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François Avard

François Avard est photographié au restaurant new System Hot Dog de la rue Beaubien.
Photo : Nathalie St-Pierre

Accro de l'écriture

Le créateur des Bougon préfère son clavier aux feux de la rampe.


Par Pierre-Etienne Caza

Après la diffusion du dernier épisode des Bougon, en avril dernier, François Avard s'est envolé pour l'Afrique. Il a visité le Rwanda et obtenu un visa d'un organisme humanitaire pour entrer au Soudan et en République démocratique du Congo. «Je projette une télésérie sur l'univers de l'aide humanitaire», confie-t-il avant d'allumer sa (première) cigarette, assis sur un banc du Carré Saint-Louis. En Afrique, il a constaté que le travail des humanitaires est un peu plate. «Je croyais que les Québécois aidaient à creuser des puits, explique-t-il. En réalité, nous envoyons des gestionnaires qui brassent de la paperasse et ce sont les gens de la place qui creusent!»

N'empêche que la souffrance dont il a été témoin en Afrique l'a bouleversé. À son retour, constatant que les médias n'en avaient que pour le Festival de jazz, le Festival Juste pour rire et les Outgames, François Avard (C. création littéraire, 91 ; B.Ed., 96) a eu un accès de colère et envoyé aux journaux une virulente lettre ouverte. «Nos médias n'accordent pas de place à la vraie misère humaine, dit-il. J'avais besoin d'un exutoire et j'ai écrit, comme je l'ai fait pour les Bougon.» Ce n'est pas grand-chose, juge-t-il, mais c'est encore ce qu'il sait faire de mieux.

Le succès des Bougon

Diffusée à Radio-Canada de janvier 2004 à avril 2006, la télésérie Les Bougon, c'est aussi ça la vie! a séduit l'auditoire. Le regretté Jean-Pierre Desaulniers, professeur à l'UQAM et spécialiste du petit écran, était l'un des fervents admirateurs de cette série sulfureuse où les « petits » l'emportaient systématiquement sur les nantis. Elle marquait, selon lui, le retour de la classe ouvrière à la télévision, en plus de présenter une famille dont les membres s'aimaient et se serraient les coudes devant l'adversité, comme à la belle époque de la famille Plouffe.

Modeste, François Avard croit que les Bougon ont bénéficié d'une conjoncture favorable. «Les gens étaient prêts pour une série comme celle-là», dit-il. Cette lucidité ne l'empêche toutefois pas d'être fier de sa réussite, qui vient couronner des années de labeur… et remettre les pendules à l'heure. Désormais, tous reconnaissent son talent... y compris son éditeur!

En 2003, six ans après la parution de son troisième roman, intitulé Le dernier continent, François Avard n'en avait vendu que 250 exemplaires. Il avait même racheté un lot d'invendus à sa maison d'édition, Les Intouchables, afin de les sauver du pilonnage. En raison du succès des Bougon, le roman a été réédité en format poche et grâce (surtout) au passage de Avard à la populaire émission de Guy A. Lepage (B.A. communication, 83), en janvier 2005, il est devenu un best-seller!

Paru à la fin de l'année 2003, son quatrième et plus récent roman, Pour de vrai, a bénéficié lui aussi de l'effet Bougon. Ironie du sort : il met en scène un narrateur, François Avard, qui tente d'écrire un reality book pour connaître un succès aussi phénoménal que celui de Stéphane Bourguignon (C. scénarisation, 87), romancier et auteur de la série-culte La Vie la vie. L'auteur des Bougon pourrait dire «mission accomplie», d'autant plus que ce roman a remporté le Grand Prix littéraire Archambault 2004. Mais c'est bien mal le connaître. «Ce serait bien de ne pas attendre que les écrivains se mettent à écrire des séries télé pour parler d'eux», a-t-il déclaré lorsque le prix lui a été décerné.

En allumant une autre cigarette, il déclare le plus sérieusement du monde : «Maintenant, je ne ressens plus le besoin de connaître un autre succès personnel comme celui-là.» On le sent serein et confiant. Le vedettariat ne l'intéresse absolument pas. «Je ne trouve pas ça l'fun d'être connu, ça ne m'excite pas», expliquet- il. En revanche, il est heureux que sa crédibilité lui ouvre les portes des grosses maisons de production. «Les producteurs n'acceptent pas tout ce que je leur propose... mais ils payent le repas pour m'écouter!» dit-il en souriant.

De Tintin à l'écriture humoristique

Intéressant parcours, pour cet ancien cégépien qui souhaitait devenir journaliste... «Je voulais être un reporter à la Tintin, mais mes notes au cégep ne me permettaient pas d'être admis en communication, se rappelle-t-il. J'ai commencé à étudier à l'UQAM par dépit, en enseignement du français au secondaire parce que la langue était ma seule compétence.»

Après une année et demie, il effectue son premier stage, qui se déroule tellement bien qu'on lui propose de remplacer, durant un mois, une enseignante souffrant d'épuisement professionnel. «Quel cauchemar! J'avais 19 ans et j'ai moi-même frôlé le burn-out!», raconte-t-il. L'expérience est si catastrophique qu'il abandonne ses études. Il se retrouve alors Gros-Jean comme devant, écrivant «en cachette» des sketchs pour l'émission Samedi de rire. «Ma blonde me disait d'envoyer mes textes, mais je manquais de confiance en moi », se remémore-t-il. Il se décide toutefois à les faire parvenir au Festival de l'humour québécois, une émission diffusée le samedi matin sur les ondes de CKAC. Pierre Légaré, alors script-éditeur de l'émission, l'engage. Mais pour être rémunéré, ses sketchs doivent être joués et les siens, influencés par l'humour des Rock et Belles Oreilles, Coluche ou Deschamps, sont systématiquement écartés. «Pierre m'a fait comprendre que je devais m'adresser au public de l'émission», explique-t-il. La métamorphose s'opère et l'auteur devient scripteur, se pliant aux impératifs des commandes et des publics cibles. Depuis, il vit de sa plume.

C'est à cette époque que l'éditeur Guérin publie son premier roman, L'esprit de bottine (1991). On y sent un écrivain en devenir, mais plusieurs critiques soulignent la surenchère de jeux de mots, qui finissent par alourdir la lecture (la critique vaut également, sinon plus, pour son deuxième roman, Les Uniques, publié en 1993). L'esprit de bottine figure toutefois sur les listes de lectures obligatoires de quelques écoles secondaires. «Il a un impact écoeurant sur les jeunes garçons, affirme fièrement l'auteur. Probablement parce que j'étais un ado attardé lorsque je l'ai écrit et que ça rejoint leurs préoccupations.»

Entre l'écriture radiophonique et la fiction romanesque, il s'inscrit au certificat en création littéraire à l'UQAM. «Je souhaitais vérifier ma compétence, sans accepter la moindre remise en question de mon écriture», déplore-t-il. L'un de ses professeurs de l'époque nuance : «Il était en avance sur les autres, parce qu'il gagnait déjà sa vie en écrivant, mais il souffrait d'être considéré uniquement comme un comique, se rappelle André Carpentier, du Département d'études littéraires. Je garde d'ailleurs le souvenir d'un comique doté d'une grande tristesse. Quand j'ai vu les Bougon, j'ai tout de suite reconnu son style pince-sans-rire. François Avard fait rire malgré le sérieux de ses propos.»

Retour à la case départ

Sa carrière semble aller bon train — il enseigne à partir de 1992 à l'École nationale de l'humour — quand un problème d'alcool, qu'il évoque du bout des lèvres, le force à donner un coup de barre. Au début de 1995, il entre en cure de désintoxication et, à sa sortie, il retourne sur les bancs d'école terminer son baccalauréat en enseignement. «J'avais décidé de retourner à l'enseignement parce que mes problèmes de boisson m'avaient fait bousiller tellement de contrats que je n'avais plus très bonne réputation», explique-t-il.

Il n'enseigne pas le français très longtemps (deux mois seulement), la passion d'écrire reprenant vite le dessus. Martin Matte, fraîchement diplômé de l'École de l'humour, lui demande de collaborer à l'écriture de son premier spectacle solo. «Je lui avais enseigné et j'ai accepté car je croyais en son talent», raconte Avard. Quelques années plus tard, il s'associe de la même façon avec Louis-José Houde et Michel Mpambara. «C'est Martin qui m'a fait connaître l'univers de la télévision, puisqu'il participait à une émission intitulée Allô prof à Télé-Québec», relate-t-il. De fil en aiguille, on l'approche pour d'autres projets, comme l'émission jeunesse Ramdam, qu'il a contribué à lancer et pour laquelle il a écrit 95 scénarios, Caméra café et 3 X Rien.

Malgré l'attention médiatique dont il est désormais l'objet, ce workaholic avoué n'aspire qu'à une chose : retourner dans l'ombre pour écrire. Scripteur prolifique, scénariste reconnu et romancier primé, son nom ne passe plus inaperçu aux génériques. Cette année, plusieurs collaborations l'occupent (dont l'adaptation télévisuelle d'Elvis Gratton et le premier spectacle solo de son compère Jean-François Mercier). «Les gens me disent : "Coudonc, t'es partout!" Je leur réponds : c'est parce que vous le remarquez! Avant les Bougon, je travaillais sept jours par semaine pour les quatre mêmes chaînes de télé.» Et il espère continuer d'oeuvrer dans ce milieu encore longtemps. L'univers de pigiste qui est le sien peut se résumer à cette métaphore culinaire : «J'ai des projets à différentes étapes de cuisson et je m'organise pour être toujours en train de manger. J'ai constamment quelque chose en train de dégeler sur le comptoir!»

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Source : Magazine Inter, Automne 2006 - Volume 04 - Numéro 02

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 15 décembre 2006