Montréal, ville de design?
Par Marie-Claude Bourdon
Le débat a commencé au printemps dernier quand
Montréal a été désignée «Ville UNESCO de design».
Marc Choko, directeur du Centre de design de l'UQAM,
a collaboré avec la Ville pour l'obtention de ce statut,
mais cela n'a pas empêché son collègue Frédéric Metz
de jeter son grain de sel : «Ajoutons trois lettres : "Montréal, ville pro-design"», a-t-il écrit dans Le Devoir,
rappelant l'esthétisme douteux de larges pans de la
métropole. Tout l'été, La Presse, le journal Les Affaires
et de nombreux autres médias ont relancé la question :
Montréal est-elle une ville de design ? Nous l'avons
posée à ceux qui ont contribué à lancer le débat, les
professeurs Marc Choko et
Frédéric Metz, de l'École
de design.
L'UNESCO a-t-elle eu raison de désigner Montréal «ville de
design»?
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Marc Choko : Il ne faut pas confondre ville de
design et ville design. Tout le monde s'entend pour
dire que Montréal n'est pas Paris, Milan ou New York.
Mais Montréal fait partie des villes qui, tout en n'étant
pas reconnues comme de grandes capitales du design,
ont décidé de jouer la carte du design. Beaucoup de
personnes vivent du design à Montréal. La ville est une
des places les plus importantes en Amérique du Nord
pour le design graphique, entre autres dans le domaine
de l'animation 3D. Nous avons des produits de design
industriel qui font un malheur sur la scène internationale,
comme le tire-bouchon de Claude Mauffette ou la
célèbre mallette de Michel Dallaire. En matière d'aménagement,
on a aussi de nouveaux modèles, comme le
Quartier international, qui a gagné de nombreux prix
sur la scène internationale.
-
Frédéric Metz : Je pense qu'un bon coup de pied n'a
jamais fait de mal à personne. Si cela fait en sorte qu'on
se préoccupe davantage de design, c'est merveilleux.
Mais dire que Montréal est une des trois villes de design
au monde, c'est galvauder le mot «design».
Qu'est-ce qu'une ville «design»?
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Marc Choko : Toutes sortes de petits détails. Le
mobilier urbain, par exemple, est un élément clé à
développer. Il y aurait du travail à faire sur les lampadaires,
les bancs, les poubelles. On voit des énormités
à Montréal : de nouvelles plaques de rue d'une «kétainerie» incroyable et des lampadaires pseudo-anciens
affreux! Par contre, des édifices comme celui de la
Caisse de dépôt, qui est le bâtiment phare du Quartier
international, ou des bâtiments moins connus, comme
l'hôtel Godin, le Germain ou le Gault sont très intéressants
du point de vue du design.
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Frédéric Metz : Cela n'existe pas, une ville « design ».
Un carrefour, une lampe, un banc, une enseigne
peuvent être design, pas la ville. Que serait une ville
design? Une ville où les trottoirs sont agréables, où la
bouffe est agréable, où les transports en commun sont
bien organisés, où les constructions, les routes et la
signalisation sont bien faites, où il y a plein de boutiques
avec des produits design? Si c'est ça, Montréal
n'est certainement pas une ville design. Mais, de toute
façon, une ville où tout serait design, comme Brasilia,
ça ne fonctionne pas. Par contre, on aimerait que les
visiteurs marchent dans les rues et se disent «Wow! Je
voudrais copier ça dans ma ville». On parle de remettre
des tramways à Montréal. Mais au lieu de tramways
sur rails qui seront bloqués par la neige et la glace
l'hiver, pourquoi pas des trains suspendus dans l'air, par
exemple? Pourquoi ne pas innover au lieu d'être à la
remorque de ce qui se fait ailleurs?
Que faut-il faire pour améliorer le design de la ville ? Faut-il
multiplier les règlements?
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Marc Choko : Je suis pour la protection des édifices
patrimoniaux, mais il faut faire attention aux règlements
qui, par exemple, imposent la brique rouge pour
le revêtement extérieur de toutes les maisons d'un
quartier. L'uniformité, ça peut devenir uniformément
moche. Au contraire, on peut arriver à quelque chose
de très réussi en intégrant des couleurs vives et des
matériaux nouveaux dans un environnement ancien.
Plutôt que des règles trop rigides, je crois qu'il faut
des comités conseils à la fois ouverts et vigilants. Les
concours sont aussi très utiles. Avec les concours d'architecture,
comme on peut le voir dans une exposition
que nous présentons cet automne, on fait en sorte
d'avoir des édifices publics de qualité.
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Frédéric Metz : Pour développer le design, il faut
de l'argent, même si le design en soi ne doit pas nécessairement
coûter cher. Paris est la capitale de la mode,
mais Paris investit des sommes énormes pour garder
sa place dans l'univers de la mode. Il faut une véritable
volonté politique. Alors, quand je reçois une carte de
voeux affreuse de la mairie, cela m'inquiète. Il faut plus
de souplesse syndicale : à Montréal, c'est à peine si on
peut faire déplacer une poubelle! Et il faut des règlements.
Quand on va à Paris et qu'on trouve cela beau,
il faut savoir qu'il n'y a que cela, des règlements. Ici, on
dit qu'il y en a, mais on ne voit que des catastrophes.
Et je ne parle même pas de l'esthétique, je parle de la
hauteur des bâtiments, des matériaux. De l'autre côté
de la rue, il y a un commerce qui vient d'être reconstruit.
La devanture s'avance presque jusqu'au bord du
trottoir, plus loin que tous les édifices voisins. Pourquoi,
par respect, ne pas avoir reconstruit l'immeuble pour
qu'il s'harmonise avec l'ensemble de la rue?
Une ville doit-elle être design?
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Marc Choko : Le fait que Montréal soit désignée
ville de design contribue à sensibiliser les gens qui
prennent des décisions. Cela devient plus gênant de
faire des choix qui ne tiennent pas compte du design.
Par ailleurs, le design est un outil de promotion très
intéressant pour les villes de taille moyenne. Si Gérald
Tremblay et Benoît Labonté ont décidé de miser sur le
design, ce n'est pas seulement par amour du design,
c'est aussi pour des raisons économiques. Personnellement,
je préfère une ville qui présente des qualités
esthétiques, mais ça ne suffit pas. Le courant postmoderne
est en partie une réaction à un certain design
international perçu comme trop froid, trop sec. Les
lignes pures, le minimalisme, c'est bien beau, mais un
peu de bordel, cela ne fait pas de mal. D'ailleurs, j'aime
bien Montréal!
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Frédéric Metz : On pense que je voudrais une ville
hyperclean, mais c'est faux. Les graffitis, par exemple,
je ne suis pas forcément contre. Ce qui me dérange, ce
sont les tags sur les vieilles pierres. Mais pour répondre
à la question, j'insiste : une ville ne peut pas être
design. Par contre, je dirais qu'une ville dont tous les
mécanismes de protection de l'environnement seraient
meilleurs que ceux des autres cités serait pour moi un
modèle à imiter.

Source : Magazine Inter, Automne 2006 - Volume 04 - Numéro 02
