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Marier le verbe et l'image

M. Rachad Antonius, professeur au Département de sociologie et directeur adjoint du Centre de recherche sur l’immigration, l’ethnicité et la citoyenneté (CRIEC).
Photo : Nathalie St-Pierre

Les médias et le monde arabe : des représentations fondées sur la distorsion


Par Claude Gauvreau

Selon l'enquête Les Québécois et le racisme, réalisée par Léger Marketing pour le compte du Journal de Montréal, TVA et 98,5 FM, 60 % des Québécois se disent plus ou moins racistes et la moitié aurait une «mauvaise opinion» de la communauté arabe. Ce sondage controversé, qui a soulevé de nombreuses critiques, «banalise le racisme et utilise une méthodologie douteuse», a déclaré Rachad Antonius, directeur adjoint de l'Observatoire international sur le racisme et les discriminations du Centre de recherche sur l'immigration, l'ethnicité et la citoyenneté (CRIEC). Selon lui, 60 % ça ne colle à aucune expérience vécue, pas même celle des plus critiques de la société québécoise. «Le fait d'être un peu irrité ou inconfortable avec l'immigration, ou d'être contre certains accommodements raisonnables, ne signifie pas que l'on soit raciste.»

Professeur au Département de sociologie, Rachad Antonius dirige une recherche sur les représentations des Arabes, des musulmans et de l'Islam dans le discours médiatique au Canada et au Québec, en lien étroit avec la couverture des conflits internationaux. À son avis, les médias participent de manière importante à la construction de l'image de l'Autre, notamment par le biais des éditoriaux et chroniques et par la façon dont ils rapportent et mettent en forme la nouvelle. «Avec mes assistants, Valérie Martel et Richard Dion, étudiants à la maîtrise et au doctorat en sociologie, nous espérons que cette recherche contribuera au débat public sur le type de citoyenneté que nous souhaitons avoir dans une société québécoise qui se veut inclusive, ainsi que sur l'image que l'on doit projeter d'une partie de ses membres.»

Même si la recherche n'est pas terminée, certaines hypothèses de départ semblent se confirmer, affirme M. Antonius. Les représentations des Arabes, des musulmans et de l'Islam seraient généralement négatives, en particulier dans la presse anglophone. Celle-ci, toutefois, et contrairement à la presse francophone, ferait preuve d'une plus grande ouverture sur les questions religieuses, mais serait plus hostile quand il s'agit de couvrir des conflits politiques dans le monde.

Tendance raciste minoritaire

Selon Rachad Antonius, on peut identifier deux tendances dans le discours dominant sur les Arabes. La première est minoritaire et à connotation raciste. Elle associe la colère des populations arabes et musulmanes à l'égard des politiques américaine et israélienne au Proche-Orient à l'irrationalité, la haine, la culture ou la religion. «Puisque cette haine serait généralisée à l'ensemble d'une communauté, et non attribuée à un petit nombre d'individus, elle ne peut être expliquée que par la culture (arabe) ou par la religion (musulmane).» Le chercheur cite en exemple une caricature publiée en novembre 2002 dans le Ottawa Citizen qui présente un immigrant arabe, kalachnikov en bandoulière, tenant un passeport canadien dans une main et un manuel de terrorisme sous l'autre bras.

L'autre tendance, majoritaire et non-raciste, se nourrit de distorsions de la réalité et de l'omission de faits, tout en manifestant une indignation sélective face à la violence politique. «Ainsi, une dépêche de l'agence France-Presse, publiée par Le Devoir en septembre 2002, rapporte un attentat suicide commis dans le nord d'Israël par un kamikaze palestinien, causant la mort d'un policier israélien et rompant une accalmie de plus de six semaines dans le pays, rappelle M. Antonius. Mais l'article ne mentionnait pas que, durant cette accalmie, plus de 70 Palestiniens étaient tombés sous les balles de l'armée israélienne, ni que cette dernière avait détruit plusieurs maisons et commerces et instauré un couvre-feu dans de nombreuses villes. Ce type de distorsion est plus répandu qu'on l'imagine.»

Un cas-type : le conflit israélo-palestinien

Plus peut-être que tout autre conflit international, la représentation par les médias du conflit israélo-palestinien est fondamentalement faussée à la base, soutient M. Antonius. «Les rôles d'agresseur et de victime sont souvent renversés. Les Palestiniens sont présentés comme étant la source principale de la violence dans la région et les Israéliens comme étant les seuls à vouloir faire la paix. En outre, la couverture médiatique se concentre, pour l'essentiel, sur les déclarations des dirigeants politiques, israéliens ou palestiniens, plutôt que sur les rapports de domination qui sont au coeur du conflit et qui se vivent au quotidien.»

Les médias canadiens, à travers la majorité de ses éditorialistes et chroniqueurs, donnent l'impression que les communautés israélienne et palestinienne occupent des positions symétriques sur un même territoire, poursuit le chercheur. «En 2005, les médias ont présenté l'évacuation de 9 000 colons juifs du territoire occupé de la bande de Gaza comme un geste courageux du gouvernement israélien en faveur de la paix. Mais ils ont oublié de souligner l'implantation, durant la même année, de 12 000 nouveaux colons juifs en Cisjordanie occupée.»

Appliquer le droit international

La plupart des éditorialistes au pays, y compris au Québec, ne remettent pas en question les prémisses de la politique du Canada au Proche- Orient, renchérit M. Antonius. «Rares sont ceux qui demandent que le droit international soit appliqué, ce qui impliquerait le retrait total d'Israël des territoires occupés depuis 1967, conformément à la résolution 242 de l'ONU. Cette solution doit être accompagnée, bien sûr, de garanties fortes, tant pour la sécurité d'Israël que pour celle des Palestiniens. Garanties que les pays membres de la Ligue arabe ont déjà formellement approuvées dans le cadre d'un règlement global du conflit.»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIII, no 9 (22 janvier 2007)

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 23 janvier 2007