Sophie Piron, professeure au Département de linguistique et de didactique des
langues.
Photo : François L. Delagrave
Depuis une dizaine d'années, les parents qui tentent d'aider leurs enfants à faire leurs devoirs de français l'apprennent à leurs dépens : un chat ne s'appelle plus un chat. Les termes de la grammaire ont changé! Entre autres modifications, l'adjectif qualificatif n'existe plus, remplacé par l'adjectif tout court, alors que les adjectifs possessifs, démonstratifs ou numéraux sont devenus des déterminants, une catégorie très large qui inclut également les articles définis et indéfinis, eux aussi disparus!
Que se passe-t-il dans la tête des conseillers pédagogiques, des grammairiens et des linguistes pour qu'ils se plaisent ainsi à tout chambouler? La question fait sourire Sophie Piron, professeure au Département de linguistique et de didactique des langues : «Les questions qui concernent la langue sont très sensibles parce que tout le monde se sent porteur de la langue, observe-t-elle. Mais l'impression des gens, qu'on touche à des choses qui n'ont jamais changé, est fausse. Le français, ne serait-ce que celui du 19e siècle, était différent de celui d'aujourd'hui.»
Depuis toujours, la langue évolue, comme en témoignent les vieux dictionnaires et les anciennes grammaires. Cette évolution est en partie le fait de ceux qui parlent la langue, mais elle se produit aussi à coup de réformes. «Il y a eu plusieurs réformes de l'orthographe, rappelle Sophie Piron. La dernière, celle de 1990, n'était même pas la plus importante. Pour la grammaire, c'est la même chose. On s'imagine que la théorie est née d'un coup et qu'elle n'a pas bougé depuis, mais ce n'est pas du tout ainsi que les choses se sont passées.»
Les premiers tâtonnements qui ont mené à l'élaboration de la théorie grammaticale du français datent du 16e siècle, mais la grammaire telle qu'on l'enseigne aujourd'hui, avec ses sujets, ses verbes et ses compléments, a pris forme à la fin du 18e siècle, avec la publication des Elémens de la grammaire françoise de M. Lhomond. «La première vraie grammaire scolaire est toutefois celle publiée en 1823 par Noël et Chapsal, qui sont devenus millionnaires parce que leur grammaire a été imposée dans toutes les écoles françaises», raconte la grammairienne.
À l'époque, le français était loin d'être la langue maternelle de tous les Français, encore nombreux à ne s'exprimer que dans leur patois régional. «L'école a été un moyen, pour le gouvernement, d'unifier linguistiquement la France, d'où l'importance d'ouvrages de grammaire et d'une théorie grammaticale servant à bien apprendre la langue», souligne Sophie Piron.
La grammaire de Noël et Chapsal a été réformée au milieu du 19e siècle, puis une autre fois dans les années 1920, quand on a introduit le complément d'agent, dernière fonction à apparaître dans la grammaire française. Le Précis de grammaire française de Maurice Grevisse, publié pour la première fois en 1939, est l'exemple type de la grammaire traditionnelle enseignée depuis cette époque.
Les dernières rénovations de la grammaire sont issues d'un mouvement amorcé dans les années 60 et qui doit beaucoup à l'évolution de la linguistique et de la pédagogie. «On a remis en question le modèle d'apprentissage de la langue, très centré sur ses difficultés, exceptions et irrégularités, alors que ce qui caractérise les langues, c'est justement leur régularité très profonde», observe Sophie Piron.
L'insistance sur la syntaxe - la structure et l'organisation de la phrase - fait partie des idées maîtresses de la nouvelle théorie grammaticale, qui propose aussi de délaisser les grands auteurs et d'étudier la langue dans une perspective de communication, et non plus pour elle-même. «Cet enseignement rénové du français s'est traduit, dans mon cas, par une absence presque totale de cours de grammaire!», raconte la professeure d'origine belge.
Au Québec, le gouvernement exige depuis 1995 qu'on enseigne la grammaire nouvelle au secondaire et depuis 2000 au primaire. Avec les arbres schématiques qu'on demande aux élèves de dessiner pour représenter la structure syntaxique de la phrase, l'aspect le plus visible de cette grammaire réformée réside dans sa terminologie : le complément d'objet direct devient le complément direct, le complément circonstanciel prend le nom de complément de phrase, le complément d'agent devient le complément du verbe passif, etc. «On a l'impression que tout est bouleversé, mais ce n'est pas le cas, affirme Sophie Piron. En fait, ces modifications ne changent aucune règle de grammaire! C'est la perspective d'analyse qui a changé.»
Selon elle, il faut revenir aux exercices d'analyse grammaticale, essentiels pour comprendre la langue et bien l'écrire. «Quand on a repéré la fonction des mots dans la phrase, les accords deviennent transparents. En plus, c'est extrêmement agréable!» ajoute cette passionnée, qui fait partie du groupe de professeurs et de chargés de cours qui permettent à l'UQAM d'offrir des cours de grammaire d'un niveau très avancé. «Nous avons plusieurs étudiants en linguistique, en traduction ou en études littéraires qui viennent d'autres universités pour suivre nos cours», dit-elle.
Si les aspirants enseignants apprennent à l'UQAM la grammaire nouvelle qu'ils devront eux-mêmes enseigner, la formation plus poussée de quatre cours offerte aux réviseurs et rédacteurs de textes se situe à mi-chemin entre la grammaire traditionnelle et la grammaire nouvelle, précise la professeure. «Dans leur travail, les réviseurs et rédacteurs doivent être en mesure d'utiliser les ouvrages de référence, explique Sophie Piron. Or, pour l'instant, la terminologie de la grammaire nouvelle ne se retrouve pas dans ces ouvrages. Le Bon usage, par exemple, a introduit certains éléments de la grammaire nouvelle, mais pas tous.»
L'orthographe et la grammaire évoluent, mais pas toujours au rythme désiré par les réformateurs.
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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIV, no 10 (4 février 2008)