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André Mondoux
André Mondoux, chargé de cours au Département de sociologie et à l'École des médias.
Photo : François L. Delagrave

Pour ou contre Facebook?


Par Pierre-Etienne Caza

Avec 70 millions d'utilisateurs à travers le monde, dont plus de sept millions au Canada, Facebook est devenu l'une des interfaces de réseautage parmi les plus populaires, mais le phénomène possède aussi de féroces détracteurs. La comédienne Jessica Barker, par exemple, a lancé récemment avec une amie un site Web anti-Facebook où l'on peut se procurer des t-shirts portant l'inscription «FuckFacebook» qui se vendent comme des pains chauds. Comme Facebook semble laisser peu de gens indifférents, le journal a assisté au bar des sciences intitulé Facebook : n'y avez-vous que des amis?, qui avait lieu le 17 avril dernier au Coeur des sciences, en guise de clôture aux activités organisées par le Département d'informatique pour promouvoir ses programmes d'études et ses activités de recherche.

La consultante en stratégie, gestion et marketing par Internet, Michelle Blanc, a été la première à répondre aux détracteurs du réseau. «Facebook n'est pas plus dangereux qu'un bottin téléphonique, a-t-elle souligné. C'est vous qui vous mettez en scène et vous devez veiller à choisir de quelle façon.» Le thème de la responsabilité individuelle en regard de la protection des renseignements privés est revenu à quelques reprises durant la soirée. «Il faut faire attention à ce que l'on y révèle de soi et certains ne l'ont pas encore compris», a observé le professeur Daniel Memmi, du Département d'informatique. «95 % des vols d'identité ont lieu parce que l'on vole ce qu'il y a dans vos poubelles, a poursuivi Mme Blanc. Ceux qui jouent à l'épouvantail en pointant Facebook et Internet devraient plutôt s'acheter une déchiqueteuse!»

Sécurité élémentaire

Tous ont cependant convenu qu'il était nécessaire de bien informer les gens sur les règles de base de la sécurité informatique avant de laisser des néophytes se créer un profil sur Facebook ou tout autre réseau du même genre. «J'ai initié ma mère de 86 ans à l'informatique et à Internet il y a trois ou quatre ans, et je lui ai dit qu'elle ne devait pas divulguer trop d'informations personnelles sur ce type de réseau», a raconté le professeur Jean-Claude Guédon, du Département de littérature comparée de l'Université de Montréal, qui participait à la discussion.

Pour le journaliste et blogueur Patrick Lagacé, Facebook est un outil convivial et accessible. «Je suis paresseux et Facebook m'est très utile pour avoir des nouvelles de mes amis», a-t-il souligné. De là à véritablement qualifier ses 273 amis Facebook comme tels, il y a un pas qu'il ne franchit pas. «Ce ne sont pas tous mes amis, mais je ressens une culpabilité à refuser les demandes», a-t-il ajouté en souriant.

Quelques étudiants ont soulevé des questions sur la vacuité de Facebook et le manque de recul pour évaluer l'impact de ce genre d'outil, mais les réponses des spécialistes n'ont pas donné lieu à de véritables débats, tous s'accordant à voir en Facebook un nouvel outil qui redéfinit notre façon de communiquer socialement et professionnellement.

L'autre versant de Facebook

Chargé de cours au Département de sociologie et à l'École des médias, André Mondoux n'a pas participé à ce bar des sciences. M. Mondoux est très critique envers Facebook, notamment en ce qui concerne la définition de l'amitié qui y est proposée. «En sociologie, on définit l'amitié par la philia, l'amour de l'autre, analyse-t-il. Cela me pousse à aller vers l'autre et à accepter ses différences. C'est tout le contraire sur Facebook, où l'amitié est produite et mesurée par des tests de compatibilité!»

La thèse de doctorat d'André Mondoux portait sur le phénomène MP3, mais il a récemment appliqué son cadre théorique à Facebook lors d'un colloque intitulé Émancipation et aliénation, qui avait lieu à l'UQAM au début du trimestre. Selon lui, les phénomènes contemporains liés aux nouvelles technologies, comme Facebook, sont marqués par l'hyperindividualisation.

«L'individu hyperindividualiste construit son identité non pas en rapport avec les autres, mais en repli sur lui-même, explique-t-il. Il rejette tout ce qui lui est étranger, autant sur le plan des idéologies que de la morale. On le voit avec Facebook, où tout n'est que choix personnels. C'est je, me, moi. L'important n'est pas ce qui est dit et échangé avec les autres, mais le fait de se dire, de modifier son statut, de se raconter en temps réel, ici et maintenant.»

N'y a-t-il pas des groupes de discussion sur Facebook, qui permettent aux gens d'entrer en relation? «Il y a quelques groupes sérieux, mais aussi beaucoup de groupes comme "Les gens qui tournent leur oreiller de côté pour dormir sur le côté frais" (NDLR : cela existe vraiment). C'est n'importe quoi! L'espace public devient une extension de l'égo, et ça passe pour de l'émancipation.»

L'individu consommateur

Selon André Mondoux, Facebook est autoréférentiel, car le réseau parle du réseau et tout ce qui est à l'extérieur lui est étranger. Le but de tout cela? «L'individu dans Facebook est défini comme un consommateur, explique M. Mondoux. On encourage les usagers à effectuer toutes sortes de sondages, de tests et de quiz, à les partager avec leurs amis, etc. On oublie que le but est de faire voir les publicités qui apparaissent sur chacune des pages échangées. Bref, plus les gens sont sociaux, plus la publicité est rentable.»

«L'amitié se mesure, par exemple, en passant un test sur les derniers films hollywoodiens que vous avez aimés, poursuit-il. Autrement dit, c'est un pur produit de la culture industrielle qui sert à mesurer votre degré d'amitié.» Facebook est le parfait exemple, selon lui, d'un système de surveillance que plusieurs redoutaient à l'époque de Big Brother. «Sur Facebook, dès qu'un ami modifie quelque chose sur son profil, tu en es informé. Le contrôle est banalisé. Les gens n'ont même plus à s'espionner entre eux, ils livrent tout d'eux-mêmes.». Et vous, êtes-vous sur Facebook?

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIV, no 16 (28 avril 2008)

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