
Esther Trépanier
Photo: Benoît Camirand

Véronique Borboën
Photo: Nathalie St-Pierre

À gauche : John Lyman, Corinne, 1919. Huile sur toile, collection MNBAQ. À droite : Adam Sheriff Scott, L’ÉPOUSE DE L’ARTISTE, ANNE, 1937-1938. Huile sur toile, collection MNBAQ.
Une certaine peinture – associée à la représentation du paysage et du terroir – et une certaine littérature – pensons au roman Maria Chapdelaine – décrivent le Québec d’avant la Seconde Guerre mondiale comme une société rurale traditionnelle sans aucune sophistication vestimentaire. L’exposition Mode et apparence dans l’art québécois, 1880-1945, présentée par le Musée national des beaux-arts du Québec depuis le 9 février jusqu’au 6 mai prochain, remet en question cette image convenue.
L’exposition, dont le commissariat est assuré par la professeure Esther Trépanier, du Département d’histoire de l’art, et sa collègue Véronique Borboën, de l’École supérieure de théâtre, rassemble plus de 130 tableaux et dessins, ainsi que des catalogues de grands magasins, des affiches publicitaires et des photographies qui font découvrir l’histoire de la mode et de l’apparence au Québec telle que vue par une soixantaine d’artistes. «Par ses thématiques portant sur l’élégance féminine et masculine, y compris à la campagne, sur les tenues des travailleurs, sur les rues, les cabarets et les vitrines commerciales de la ville moderne, elle montre que la société québécoise de cette époque, industrialisée et urbanisée, était perméable aux tendances internationales de la mode», explique Esther Trépanier.
Accompagnée par un ouvrage éponyme abondamment illustré, l’exposition propose un large panorama d’une période charnière de l’histoire de la peinture québécoise. Les oeuvres témoignent des approches formelles ayant marqué le passage d’un art traditionnel à un art moderne, avant l’avènement de l’abstraction. On y découvre des tableaux méconnus de la collection du Musée, réalisés notamment par Jean Paul Lemieux, John Lyman, Alfred Pellan et bien d’autres.
«Notre approche se situe au croisement de l’histoire de l’art et de l’anthropologie culturelle, souligne Véronique Borboën. À partir de la production artistique de la fin du XIXeet de la première moitié du XXesiècle, nous tentons d’illustrer l’évolution de la mode qui, comme toute autre production culturelle, nous renseigne sur l’état de la société.»
L’exposition offre un condensé de sept décennies de mode et d’élégance. La robe du soir côtoie la robe de promenade, la robe du matin, celle de l’après-midi, le manteau de fourrure, celui de velours. Le vestiaire masculin, bien que moins coloré et fantaisiste, comprend la jaquette, la redingote, l’habit ou le veston, selon l’époque. Les chômeurs et les ouvriers, pour leur part, portent avec dignité le complet veston, la casquette ou le chapeau mou. Les années 1880-1945 sont d’ailleurs l’âge d’or du chapeau, qui est de toutes les sorties et manifestations sociales.
Dans la seconde moitié du XIXesiècle, la mode se démocratise. Les articles confectionnés industriellement sont accessibles dans les grands magasins et la confection maison ou artisanale est favorisée par la circulation des images de mode dans les journaux et les catalogues. «Deux semaines à peine après leur parution à Paris, les journaux et les magazines contenant illustrations et chroniques de mode arrivent à Montréal et à Québec», note Véronique Borboën. La mode pénètre même les campagnes, poursuit Esther Trépanier. «Dans plusieurs portraits, dit-elle, les femmes sont bien coiffées, chaussées de jolis souliers et vêtues de robes similaires à celles illustrées dans les catalogues.»
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, de nouveaux critères de beauté féminine, souvent associés à l’image d’une femme plus libre et plus indépendante, s’imposent. Les scènes de sport d’hiver, par exemple, montrent que le pantalon, réservé jusque-là aux hommes, est entré dans le vestiaire féminin, au grand dam du clergé. «L’avènement d’un maillot de bain découvrant les bras et les jambes incite l’Église à proposer un maillot pour la bonne catholique fait d’une jupette un peu plus longue sur la cuisse et d’un décolleté moins plongeant», raconte Esther Trépanier. Dans le tableau Rue Saint-Denis (1927) d’Adrien Hébert, un personnage de femme affiche le style garçonne, alors à son apogée: manteau juste en dessous du genou, cheveux courts et chapeau cloche.
Une section consacrée au «chic décontracté de la modernité» présente des portraits réalisés par des artistes associés aux courants plus avant-gardistes des années 30 et 40. Des peintres comme John Lyman, Jean Dallaire, Alfred Pellan et Paul-Émile Borduas brossent des portraits d’amis ou de proches dont la posture est plus détendue que dans les œuvres de commande des peintres académiques.
En complément, l’exposition propose des vêtements originaux créés par huit designers de mode québécois, invités par les deux commissaires à s’inspirer de tableaux de la collection du musée. «Une rencontre toute particulière entre l’histoire et la création contemporaine», souligne Esther Trépanier.
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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVIII, no 13 (19 mars 2012)
Catégories : Arts, Mode, Recherche et création, Professeurs
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