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Marie-Ève St-Pierre-Delorme
Photo: Nathalie St-Pierre

Le syndrome de l'écureuil


Par Pierre-Etienne Caza

Donner, recycler ou jeter des objets, cela fait partie de la vie, mais pour les accumulateurs compulsifs, ces trois actions en apparence banales relèvent presque de la torture. «C’est un trouble qui se définit par l’accumulation d’objets qu’un œil extérieur jugerait inutiles au point de causer de la détresse, soit parce que la personne ne peut plus utiliser certaines pièces de sa maison, trop encombrées, soit parce qu’elle est incapable de se débarrasser de certains objets sans vivre des épisodes d’anxiété sévère», explique Marie-Ève St-Pierre-Delorme.

Doctorante en psychologie, la jeune chercheuse effectue présentement son internat clinique au Centre de recherche Fernand-Seguin de l’Hôpital Louis-H. Lafontaine, sous la direction de Kieron O’Connor et du professeur Gilles Trudel. Sa thèse porte sur le traitement de l’accumulation compulsive, plus précisément sur la nouvelle avenue thérapeutique que constitue la cyberthérapie.

Un TOC pas comme les autres

L’accumulation compulsive fait partie du spectre des troubles obsessionnels compulsifs (TOC). «Ce trouble anxieux serait causé par une ou des expériences de privation ou d’abandon ou encore par un perfectionnisme poussé à l’extrême – la peur de jeter un objet et de le regretter», explique Marie-Ève St-Pierre-Delorme.

Les objets accumulés peuvent être variés : revues, journaux, factures, reçus, vêtements, meubles, petits électroménagers, et même de la nourriture (parfois périmée), des conserves vides, voire des animaux.

Les personnes aux prises avec ce trouble sont souvent hyper-organisées et peuvent très bien fonctionner au travail tout en souffrant d’accumulation compulsive à la maison. «Il ne s’agit pas de désordre pour elles, car elles prétendront que les piles d’objets ne sont là que temporairement, explique la doctorante. Sauf qu’elles sont incapables de faire face au défi de les ranger et/ou de s’en débarrasser. C’est là la distinction avec un collectionneur, qui prend plaisir et fierté à sa passion et la partage avec autrui.» Avec le temps, les accumulateurs compulsifs en viennent souvent à s’isoler, par crainte du jugement des autres.

Les premiers symptômes apparaissent souvent à l’adolescence, mais la moyenne d’âge des patients qu’on voit en clinique se situe plutôt entre 40 et 50 ans, car rares sont ceux qui consultent par eux-mêmes, souligne la chercheuse. «Ils le font en dernier recours, souvent lorsque leur propriétaire les menacent d’éviction, ou parce que le CLSC ou des membres de leur famille demandent de l’aide pour eux.»

La cyberthérapie

Peu étudiée jusqu’ici, l’accumulation compulsive figure parmi les TOC les plus difficiles à traiter. Les personnes qui en souffrent éprouvent un réel attachement émotionnel pour leurs objets. Selon leur logique, elles pourraient très bien avoir besoin de tous ces objets un jour ou l’autre. «L’idée de s’en départir crée chez elles de la détresse et de l’anxiété. Un patient m’a déjà dit que jeter un objet équivalait pour lui à s'arracher la peau du corps», illustre Marie-Ève St-Pierre-Delorme.

C’est la thérapie cognitive qui semble le mieux fonctionner pour soigner ce TOC, car on fait appel aux sens et au raisonnement de la personne, explique-t-elle. «On tente de faire comprendre au patient que son vrai soi n’est pas défini par son trouble d’accumulation, que sa valeur en tant qu’individu tient à autre chose.» Certains acceptent d’apporter des objets à la clinique, de les mettre au recyclage et de vivre l’émotion qui y est liée, souvent une sensation de vide terrifiante.

Lorsque le travail thérapeutique est amorcé, il est possible de pousser plus loin à l’aide de la cyberthérapie. «Nous prenons des photos numériques de l’environnement de la personne et nous les intégrons dans un logiciel de réalité virtuelle. Les gens ont souvent un choc en voyant leur réalité à l’écran. Ils prennent la mesure de leur trouble.» Le but est de faire vivre des émotions liées au fait de se départir de certains objets virtuellement, et de transposer le tout dans la réalité. «Lorsqu’un patient choisit de mettre au recyclage un objet dans la réalité virtuelle, il doit aussi le faire dans la réalité», précise la chercheuse. Le traitement par cyberthérapie dure habituellement six séances. On espère que le patient intègre le processus, en comprenant ce qui est bien pour lui.

Les expériences de cyberthérapie menées lors d’un projet pilote à l’Université du Québec en Outaouais ont donné d’excellents résultats. «Je suis présentement en phase de recrutement pour un traitement de groupe, note la doctorante. Nous espérons attirer une cinquantaine d’accumulateurs compulsifs. Tous profiteront d’une thérapie, dont la moitié expérimenteront la cyberthérapie.» On peut s’informer en visitant le site www.tictactoc.org

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVIII, no 16 (30 avril 2012)

Catégories : Sciences humaines, Recherche et création, Étudiants

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