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Paul Del Giorgio
Photo: Nathalie St-Pierre

Le retour des méduses


Par Marie-Claude Bourdon

Les vacanciers qui se rendront à la plage l’été prochain remarqueront peut-être une profusion de méduses. Depuis quelques années, cette créature gélatineuse (jellyfish, en anglais) qui fait fuir les baigneurs à cause de ses tentacules venimeux serait en augmentation dans de nombreuses mers du globe. Et, selon les résultats de la recherche, les inconvénients liés à la prolifération de ces bestioles ne se limiteraient pas à leurs piqûres désagréables (pouvant même être mortelles dans certaines régions!) et aux ennuis qu’elles causent en obstruant les filets des pêcheurs. L’explosion démographique des méduses aurait un impact dramatique sur les écosystèmes marins. Certains prédisent même que ces animaux, dont les ancêtres ont déjà régné sur les mers, pourraient un jour remplacer les poissons dans la domination des océans!

«Même si on observe des proliférations dans plusieurs endroits, il est difficile de savoir si les populations de méduses augmentent globalement, car nous ne savons pas exactement combien il y en avait avant», nuance Paul Del Giorgio, professeur au Département des sciences biologiques. Les causes des proliférations ne sont pas établies avec certitude. Les méduses profitent sans doute d’une combinaison de facteurs. L’augmentation de la température des eaux, la pollution causée par les écoulements de fertilisants agricoles dans les zones côtières et la disparition progressive de certains de leurs prédateurs comme le thon rouge et la tortue de mer figurent au banc des accusés. Les tortues, qui meurent souvent asphyxiées après avoir ingéré des sacs de plastique qu’elles prennent pour des méduses (!), comptent parmi les plus grands consommateurs de ces animaux.

Jusqu’à récemment de peu d’intérêt pour la science, les méduses sont aujourd’hui l’objet d’un intense débat scientifique. Y a-t-il vraiment plus de méduses qu’avant? «Les proliférations de méduses sont cycliques, rappelle Paul Del Giorgio. Ce qui semble anormal depuis quelque temps, c’est leur fréquence et leur magnitude. Même s’il y avait autant de tortues qu’auparavant, elles ne pourraient jamais contrôler ces énormes proliférations.»

Peu de prédateurs

En fait, les méduses ont très peu de prédateurs. «Les méduses sont des consommateurs voraces de zooplancton, parfois de petits poissons, mais ne sont pas tellement consommées elles-mêmes», note le biologiste, qui a collaboré à une recherche regroupant des chercheurs de plusieurs pays portant sur la transformation métabolique du zooplancton par les méduses.

«Les méduses consomment du zooplancton, une matière organique de haute qualité, qu’elles transforment en une masse gélatineuse de très basse qualité, consommable seulement par des bactéries», explique-t-il. Les méduses ont ainsi un impact sur la chaîne alimentaire en capturant du plancton qui serait autrement consommé par des petits poissons. Cela empêche l’énergie emmagasinée sous forme de matière organique dans le plancton d’être transférée vers le haut de la chaîne alimentaire, puisque les méduses sont elles-mêmes très peu consommées et que la matière gélatineuse qu’elles libèrent – de leur vivant, mais aussi lorsqu’elles se décomposent – n’est consommable que par des bactéries.

Ce n’est pas tout. «Les bactéries sont capables de consommer la gélatine des méduses, mais incapables de la transformer en masse organique», précise Paul Del Giorgio. Généralement, les bactéries marines jouent un rôle en recyclant les matières organiques décomposées qui se retrouvent dans les océans de manière à les réintroduire dans la chaîne alimentaire. Les chercheurs ont toutefois observé que les bactéries qui consomment des matières dissoutes provenant des méduses les métabolisent très vite. Au lieu d’utiliser cet apport de carbone pour grossir ou se reproduire, elles le convertissent en dioxyde de carbone par la voie de la respiration. Le carbone est ainsi perdu comme source d’énergie alimentaire.

«Au cours de nos recherches, nous avons utilisé l’expression jelly pump pour illustrer l’action des méduses, dit le professeur. Ces animaux fonctionnent comme une véritable pompe à carbone qui a une influence énorme sur le fonctionnement de l’écosystème.»

Un article dans PNAS

Cette découverte a fait l’objet d’un article publié l’année dernière dans la prestigieuse revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) et dont Paul Del Giorgio était l’un des cosignataires. «L’article a eu de l’impact parce qu’il décrit un changement profond au niveau de l’écosystème de l’océan, souligne le chercheur. Il permet de relier l’écologie des méduses à la biochimie des océans.» Ce n’est peut-être pas demain que les méduses supplanteront les poissons, mais il est certain qu’elles ont des impacts potentiellement dramatiques sur l’écosystème marin et sur les flux de carbone.

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVIII, no 17 (14 mai 2012)

Catégories : Sciences, Recherche et création, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 14 mai 2012