
Maryla Sobek
Photo: François L. Delagrave

La case, cette maison ronde faite d’un assemblage complexe et solide de bois issu de la forêt calédonienne, constitue le coeur de l’architecture kanak.
Photo: Maryla Sobek
En 2010, la professeure et designer Maryla Sobek, de l'École supérieure de mode, avait présenté le projet Taller : objet-vêtement, une série de cinq prototypes s'inspirant de l'architecture vernaculaire des Dogons du Mali. Fabriqués à partir de matière animale (soie, crin de cheval, laine…), ces vêtements, conçus comme «des maisons pour le corps», étaient dotés de multiples fonctions et assemblés sans couture grâce à un procédé technologique.
Maryla Sobek récidive cette année avec un tout nouveau projet qui a pour point de départ l'architecture des Kanaks. Au mois de mai dernier, elle s'est rendue dans l’archipel de la Nouvelle-Calédonie afin d'étudier ce peuple mélanésien qui constitue environ 43 % de la population. La professeure, qui enseigne également à l'École de design, poursuit depuis quelques années déjà des recherches sur l'architecture non occidentale, financées par le Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture. La chercheuse travaille entre autres à développer de nouvelles pratiques dans le domaine de la mode, qui, selon elle, se limite beaucoup trop, en Occident, à la morphologie du corps.
«Les Kanaks, à l'instar des Dogons, vivent dans des régions éloignées, dans un monde préservé de toute influence occidentale», observe la professeure. Par contre, l’architecture kanak s’inscrit dans une végétation des plus généreuses, aux antipodes du désert malien où vivent les Dogons. «Là-bas, il n'y a qu'à tendre la main pour attraper un fruit. C'est une architecture juteuse, alors que chez les Dogons, l'architecture est sèche», affirme la chercheuse.
La case, cette maison ronde faite d'un assemblage complexe et solide de bois issu de la forêt calédonienne, constitue le cœur de l’architecture kanak. «Chaque élément formant la charpente de la maison est à l'image de la structure sociale et politique des Kanaks», explique Maryla Sobek. Les poteaux centraux représentent les chefs, les poteaux principaux, les sous-chefs ou les chefs de clan, et ainsi de suite. «Chaque pièce est essentielle et possède sa propre fonction. En s'appuyant les unes aux autres, elles forment une structure solide et stable.» Les cases sont recouvertes de végétaux provenant de la flore calédonienne que l'on fait sécher et que l'on tresse afin de lier la couverture à la structure. Ces maisons sont bâties sur des plaines ou des terrains surélevés dans le but de les protéger des vents, des cyclones et de l'eau. «L'architecture des Kanaks comme celle des Dogons sont des architectures logiques, à dimension humaine. Il y a une logique organisationnelle dans chaque village», expose Maryla Sobek.
La professeure s'est aussi intéressée aux gestes coutumiers qui rythment la vie des communautés kanakes. Parmi les gestes les plus importants, celui de l'accueil. «Comme marque de respect et dans le but d'établir un contact avec les gens, les étrangers et les invités doivent remettre à leurs hôtes ou au chef du clan un morceau de tissu coloré, le manou, dans lequel est enveloppé un cadeau : du tabac, de la monnaie ou un peu de nourriture, explique Maryla Sobek. Après avoir accompli ce rituel, l'invité peut aller où bon lui semble, en toute liberté.»
Dispersés dans l’archipel et regroupés en plusieurs clans, les Kanaks parlent près d'une vingtaine de langues mélanésiennes différentes et ne se comprennent entre eux qu'au moyen du français. «Ils sont conscients de la nécessité de transmettre leurs valeurs et leurs coutumes aux prochaines générations. C'est un peuple très fier, doux et pacifique», remarque Maryla Sobek.
Pour mener à bien ses recherches, la professeure a fait appel à des spécialistes de la culture kanake comme Alban Bensa, anthropologue à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris. «C'est une culture orale. Il existe de la documentation, mais elle est surtout produite par des Français. J'ai fait aussi de la recherche de terrain : je me suis promenée d'île en île en visitant les maisons et j'ai discuté avec les gens.» Elle a fait l'un de ses premiers arrêts au Centre culturel Tjibaou, véritable agence de développement de la culture kanake, situé dans la capitale, Nouméa.
Pour l'instant, Maryla Sobek compte présenter Taller 2, le titre provisoire de sa nouvelle recherche-création, à l'automne 2013. «Je sais qu'il y aura beaucoup de matières végétales, des coutures, du tressage», annonce celle qui souhaite participer, à sa manière, à la diffusion et à la reconnaissance de la culture kanake. Pur hasard, une exposition itinérante sur l'art kanak serait aussi présentée au même moment en Nouvelle-Calédonie et à Paris.
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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 1 (5 septembre 2012)
Catégories : Arts, Mode, Recherche et création, Professeurs
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