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Regard féministe sur le Coran


Par Valérie Martin

Elles sont musulmanes, croyantes et féministes. Elles militent pour l'égalité homme-femme et pour une relecture du Coran incluant le féminin. «Les féministes islamiques remettent en question le discours religieux souvent machiste et jugé peu flatteur à l'égard des femmes, explique la candidate au doctorat Leïla Benhadjoudja, dont la thèse porte sur le féminisme islamique. C'est un type de féminisme qui s'inscrit dans l'Islam et qui s'appuie sur les textes religieux.» Selon ces féministes, les hommes n'ont pas le monopole du savoir religieux et ne doivent pas être les seuls consultés lorsqu'il est question d’interpréter les lois divines.

Des islams, des féminismes

«Contrairement aux féministes qui proviennent de culture musulmane, et qui ne mobilisent pas la foi dans leur lutte, les féministes islamiques sont croyantes et pratiquantes», dit la doctorante en sociologie. Leur féminisme se différencie également du type occidental laïc «qui s'appuie sur un discours universel de droits et de liberté.»

Les féministes islamiques tiennent un discours encore plus politique que leurs consœurs, estime la chercheuse. «Elles dérangent, et ce, même au sein du mouvement féministe.» Leïla Benhadjoudja dresse un parallèle entre la lutte de ces femmes et celle menée par les Afro-Américaines dans les années 70 pour la reconnaissance de «leur féminisme». «Les Afro-Américaines avaient vivement critiqué le mouvement féministe, à l'époque, car celui-ci ne représentait pas leur réalité de femmes noires. Pour les musulmanes croyantes, la religion fait partie de leur vie et de leur culture et elles ne s'en trouvent pas moins modernes et féministes.»

Les revendications féministes islamiques ne sont souvent possibles que dans «un espace de liberté où les discours alternatifs sont acceptés, au sein de sociétés pluriculturelles et plurireligieuses», remarque la chercheuse. L'Internet et le Web 2.0. ont aussi fait circuler les idées. Selon Leïla Benhadjoudja, ce n'est pas un hasard si l'une des figures de proue du féminisme islamique, la professeure Amina Wadud, de la Virginia Commonwealth University, une Afro-Américaine convertie à l'Islam, vit aux États-Unis, où l'on retrouve une grande liberté religieuse. «Mais il existe aussi d'autres pays, comme l'Indonésie et la Malaisie, où des organisations de féministes islamiques gagnent du terrain. Au même titre qu'il y a plusieurs types de féminisme dans le monde, on retrouve aujourd'hui des islams et non pas un seul, précise la chercheuse, qui est aussi chargée de cours au Département de sociologie. Les féministes islamiques vivent en Orient comme en Occident, dans des sociétés de culture musulmane comme laïques.»

L'accès à l'éducation et à l'emploi explique en partie l'émergence de ce nouveau type de féminisme, né dans les années 90. Ses adeptes voudraient être chefs d'État, juges et imams, au même titre que les hommes. «Les femmes sont plus présentes sur la place publique, font moins d'enfants, se marient plus tard, sont plus éduquées et autonomes financièrement, mais ce mouvement va bien au-delà de l'aspect économique», nuance la chercheuse.

Le cas du Québec

Dans le cadre de ses études doctorales, Leïla Benhadjoudja s'intéresse à la prise de parole des féministes islamiques dans l'espace public. Elle étudie le cas particulier de ces femmes au Québec. «Elles sont pour la plupart nées au Québec ou ont immigré en bas âge. Elles participent ainsi à un nouveau féminisme québécois», remarque la sociologue. Lors de la Commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d'accommodement raisonnable, plusieurs femmes croyantes et musulmanes ont témoigné en revendiquant leur québécitude et leurs croyances religieuses. «Elles ont prouvé qu'elles étaient bien loin du cliché de la femme soumise et voilée», constate la chercheuse.

Celle qui est aussi détentrice d'une maîtrise en sociologie des religions à l'UQAM et dont le sujet de mémoire portait sur l'Islam et la laïcité, craint que le Québec adopte une ligne plus radicale en matière d'intégration, à l'image de la France, qui interdit aux femmes le port du voile dans les espaces publics. «Par ce fait, de nombreuses Maghrébines pourtant nées en France se sentent exclues. Pour elles, il n'y a qu'un choix : soit elles s'assimilent, soit elles quittent un pays qui est pourtant le leur…» Le Québec, croit la chercheuse, doit choisir une politique d'accueil et d'intégration qui lui est propre. «Nous avons la chance au Québec de ne pas avoir un passé colonialiste avec l'immigration. Cela devrait nous aider à bâtir des liens plus sains et égalitaires avec les nouveaux arrivants.»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 2 (17 septembre 2012)

Catégories : Sciences humaines, Recherche et création, Étudiants

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 17 septembre 2012