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Étienne Bourdouxhe et Danielle Desmarais
Photo: Nathalie St-Pierre

Prendre le temps de raccrocher


Par Pierre-Etienne Caza

Depuis les années 2000, les centres d'éducation des adultes (CEA) observent une nouvelle tendance : des jeunes de 16 à 20 ans s'y inscrivent pour compléter leurs études secondaires. «L'éducation des adultes était traditionnellement une voie empruntée par des gens de 30, 40 ou 50 ans désireux d'acquérir des formations complémentaires», note Danielle Desmarais, professeure à l'École de travail social. Aujourd'hui, plus de 50 % de la clientèle des CEA inscrite en formation générale est composée de jeunes de moins de 25 ans. «Les enseignants ont rapidement reconnu qu'ils n'étaient pas outillés pour répondre adéquatement à cette clientèle particulière», poursuit la professeure, qui mène depuis 2007 des recherches au sein du réseau PARcours (Pratiques d'accompagnement du raccrochage scolaire des 16-20 ans), un regroupement de chercheurs et de praticiens engagés dans le renouvellement des pratiques d’accompagnement du raccrochage scolaire au Québec, en France (Grenoble), en Belgique (Bruxelles) et en Espagne (Palma).

«Notre programme de recherche-action se situe à l'interface du travail social et de l'éducation, souligne Danielle Desmarais, qui assure la direction scientifique de PARcours. Notre mandat est d'aider l’ensemble des acteurs de ce domaine – les enseignants des CEA, mais aussi tous les intervenants psychosociaux ainsi que les directeurs d'établissements scolaires – à comprendre qui sont ces jeunes qui raccrochent à l'éducation des adultes, et de mettre de l'avant des pratiques d'accompagnement novatrices.»

Décrochage et raccrochage

Sans surprise, les décrocheurs proviennent surtout de milieux défavorisés où l'école n'est pas valorisée et leurs difficultés scolaires sont plus souvent qu'autrement liées à des difficultés familiales. «La spirale du décrochage débute lentement, explique la chercheuse. Le jeune est présent en classe sans y être vraiment, puis il rate une demi-journée, une journée, etc. Les mauvaises fréquentations et la consommation de substances illicites ne font qu'accélérer le processus.»

À une autre époque, ces jeunes décrocheurs auraient trouvé un travail et ne seraient pas revenus à l'école, ou alors y seraient revenus plus tard, vers 30 ans. Pourquoi les jeunes d'aujourd'hui décident-ils de raccrocher si tôt? Certains ont la «chance» d'être dirigés vers des organismes communautaires de lutte au décrochage qui réussissent à les convaincre de retourner aux études. D'autres tentent leur chance sur le marché du travail, où ils sont rapidement insatisfaits des perspectives d'emploi ou de carrière qui se dessinent devant eux (ou ils perdent leur travail), ce qui les ramène sur les bancs d'école. «Les bons emplois sont rares pour ceux qui n'ont pas au minimum un diplôme d'études secondaires, et les jeunes le savent», explique Danielle Desmarais. D'autres encore vivent échec après échec à l'école secondaire et entendent un jour parler de l'éducation des adultes. Ils décident de faire le saut pour poursuivre leurs études dans un nouvel environnement.

Des pratiques novatrices

Ces jeunes qui raccrochent avec la meilleure des volontés ne sont toutefois pas nécessairement prêts mentalement pour poursuivre leur parcours scolaire, souligne-t-elle. «Il faut un moment de transition où des intervenants accompagnent les raccrocheurs pour que ceux-ci se repositionnent dans leur vie, reconstruisent leur estime d’eux-mêmes et définissent clairement leurs projets.»

À Grenoble, l'organisme CLEPT réserve une période de six mois aux raccrocheurs pour se remettre en état d'apprentissage. «C'est ce genre de structure de transition, absolument nécessaire, que l'on doit mettre en place au Québec», ajoute la professeure, dont le plus récent ouvrage, Contrer le décrochage scolaire par l'accompagnement éducatif (Presses de l'Université du Québec), met en relief le rôle crucial joué par les organismes communautaires dans le processus de raccrochage. 

Cet ouvrage sera officiellement lancé dans le cadre du colloque L'accompagnement pluriel et concerté du raccrochage scolaire: la migration des savoirs, qui se déroulera les 1er et 2 novembre à l'UQAM, et qui réunira une centaine de participants du Québec et de l'Europe – enseignants, intervenants psychosociaux et gestionnaires de CEA. «Nous souhaitons leur offrir des occasions d’échanger entre eux sur leurs acquis et leurs pratiques novatrices, car nous croyons énormément à la coformation», précise Étienne Bourdouxhe, adjoint de recherche et responsable du colloque. Le but de l'exercice, précise les deux chercheurs, est de créer une communauté de pratique active tout au long de l'année, autant dans les milieux de travail qu'à l'occasion de ces rencontres annuelles.

L'équipe de PARcours travaille également sur un documentaire donnant la parole à une dizaine de jeunes raccrocheurs québécois et européens, lequel devrait sortir en février prochain.

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 5 (31 octobre 2012)

Catégories : Sciences humaines, Recherche et création, Professeurs

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