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Yves Gingras
Photo: Nathalie St-Pierre

Séisme dans la communauté scientifique


Par Claude Gauvreau

Le 22 octobre dernier, la justice italienne a condamné à six ans de prison sept scientifiques italiens pour «homicide par imprudence», parce qu'ils n'avaient pas prévu l'ampleur du séisme qui a ravagé en 2009 la ville de L'Aquila, dans la région des Abruzzes, causant la mort de plus de 300 personnes. Ces savants, membres de la Commission italienne Grands risques, sont aussi obligés de verser 9,1 millions d'euros en dommages et intérêts aux parties civiles plaignantes.

Les membres de la Commission s'étaient réunis à L'Aquila six jours avant le tremblement de terre, à la suite d'une série de secousses sismiques qui avaient frappé le secteur pendant les mois précédents. Selon eux, il n'était pas possible de prédire un séisme plus puissant.

La communauté scientifique internationale, estimant qu'il est impossible, même pour les experts les plus aguerris, de prévoir les tremblements de terre, a dénoncé de façon unanime la décision du tribunal. «Ce verdict absurde constitue un dangereux précédent. Il s'inscrit dans le courant de la judiciarisation des enjeux sociaux, lequel permet de poursuivre des gens en justice pour à peu près n'importe quelle raison. Même la science n'y échappe pas», souligne Yves Gingras, professeur au Département d'histoire et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences.

Un effet pervers

Condamner des scientifiques pour avoir fourni des informations dites «imprécises» sur les probabilités d'un tremblement de terre, soulève de nombreuses questions, note le chercheur. «Selon certains scientifiques, l'observation de secousses signifiait que la probabilité d'un tremblement de terre avait augmenté. De combien, impossible de le savoir. Même en supposant qu'il y avait une chance sur 1 000 ou une sur 100 pour qu'un tremblement de terre de grande magnitude survienne, qu'aurait-il fallu faire ? Vider la ville de ses 65 000 habitants pour des risques qui demeuraient hypothétiques ?»

Avec cette condamnation, les scientifiques risquent d'être beaucoup plus méfiants avant d'accepter de siéger à des comités d'experts. «Ils pourraient exiger d'être dégagés de toute responsabilité relativement à des décisions prises par les pouvoirs publics sur la base de leur avis scientifique, observe Yves Gingras. C'est paradoxal dans la mesure où on insiste plus que jamais aujourd'hui sur l'importance pour les scientifiques d'intervenir sur la scène publique à titre d'experts.»

Incertitudes de la science

Cette controverse est révélatrice des attentes de la société envers la science, souligne le professeur. «Nous acceptons difficilement l'idée que la science est pleine d'incertitudes. Plusieurs personnes considèrent que les savants sont prétentieux, mais quand ceux-ci reconnaissent qu'ils ne savent pas tout, on leur fait des reproches.»

Certes, la science progresse de façon générale dans plusieurs domaines, mais pas au même rythme dans toutes les disciplines. «Nous savons  plus de choses sur le sida  aujourd'hui qu'en 1980. Par contre, les causes de plusieurs cancers demeurent inconnues», rappelle Yves Gingras. Comme l'ont souligné plusieurs experts, l'état actuel des connaissances en sismologie et en géologie ne permet pas d'évaluer avec précision la probabilité d'une catastrophe. «Tout le monde sait qu'un important séisme se produira un jour sur la côte ouest des États-Unis. Quand ? Personne ne peut répondre à cette question.» 

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 6 (12 novembre 2012)

Catégories : Sciences humaines, Recherche et création, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 12 novembre 2012