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L'affiche de l'exposition

Georges Leroux
Photo: Nathalie St-Pierre

Raymond Klibansky, penseur et homme d'action


Photo: Louis-Étienne Doré

Par Claude Gauvreau

Philosophe et historien des idées de renommée mondiale, il a été formé dans l'effervescence culturelle de l'Allemagne du premier tiers du XXe siècle, a été forcé par les nazis à s'exiler et a combattu le fascisme durant la Seconde Guerre mondiale en travaillant pour les services de contre-propagande britanniques. Son nom? Raymond Klibansky.

Pour lui rendre hommage et pour souligner son «année philo», Bibliothèque et Archives nationales du Québec présente à la Grande Bibliothèque, jusqu'au 25 août prochain, l'exposition Raymond Klibansky (1905-2005) – La bibliothèque d'un philosophe, dont le commissariat est assuré par  Georges Leroux, professeur émérite au Département de philosophie et ancien étudiant de ce penseur marquant.

Juif allemand, Raymond Klibansky fait ses études en Allemagne, qu'il quitte en 1933 lors de l'arrivée au pouvoir d'Hitler. Installé à Londres pendant la guerre, il s'engage dans la lutte contre le régime nazi auprès des Alliés. En 1946, il s'établit à Montréal où il partage son enseignement entre l'Université McGill et l'Université de Montréal.

Un philosophe engagé

Bibliophile passionné, ce philosophe humaniste a construit au fil de sa longue vie une collection de 7 000 ouvrages, l'une des bibliothèques privées les plus importantes en Amérique du Nord, qu'il a léguée à l'Université McGill. L'exposition présente quelque 200 livres de cette collection, dont quelques-uns écrits par Klibansky lui-même, comme Saturne et la mélancolie, une œuvre maîtresse sur le «bonheur d'être triste», et d'autres, certains très anciens, qui témoignent du parcours intellectuel du philosophe et de la culture de son époque. L'exposition épouse la configuration de la célèbre bibliothèque Warburg de Hambourg, où Klibansky a travaillé et qu'il a sauvée des griffes des nazis en organisant son déménagement à Londres dans les années 30.

Georges Leroux a voulu centrer l'exposition sur les engagements du philosophe, depuis sa passion de jeunesse pour l'Antiquité et Platon jusqu'à son combat pour la paix et la tolérance. «Ce grand penseur, dont une partie de la famille a été exterminée par les nazis, était en même temps un homme d'action qui, jamais, ne s'apitoyait», explique le professeur.

Selon lui, le philosophe parlait peu de la Shoah, qui a pourtant cassé sa vie en deux. «Quand on lui demandait comment cette tragédie avait pu être possible, il rappelait que la société allemande, depuis le XVIIIe siècle, avait élevé sa jeunesse dans un esprit de soumission. Pour lui, le fascisme, et le totalitarisme en général, étaient des expériences de soumission.»

Klibansky et Einstein

Parmi les trésors exposés se trouvent l'édition originale (1689) de la célèbre Lettre sur la tolérance de John Locke et deux lettres extraites d'une correspondance inédite entre Klibansky et Albert Einstein, que Georges Leroux projette d'éditer. À la fin de la guerre, Klibansky avait reçu des offres d'embauche, dont celles de l'Université McGill et de l'Université hébraïque de Jérusalem. Hésitant, il avait demandé conseil à Einstein, un autre Juif allemand. «Dans une lettre, ce dernier explique au philosophe que la pire chose serait de constituer un foyer national juif et lui suggère plutôt de demeurer dans la diaspora afin d'empêcher que se reproduise l'antisémitisme», note le professeur.

L'héritage de Raymond Klibansky est majeur, affirme Georges Leroux. «Sa thèse sur la continuité de la tradition platonicienne au Moyen Âge, qui permet de comprendre la transition de l'Antiquité au monde chrétien, est un monument d'érudition. Il laisse aussi une œuvre marquée par l'esprit de  liberté. Formé dans une société qui n'avait rien de libérale, Klibansky, contrairement à d'autres intellectuels allemands qui se sont compromis avec le nazisme, est devenu  un penseur libéral au sens fort du terme.»

La guerre froide et la mise en place du rideau de fer ont conduit Klibansky à orienter ses recherches vers les questions de tolérance, de dialogue et des droits de la personne. «Membre de l'institut international de philosophie, il est intervenu notamment pour faire libérer le philosophe tchèque Jan Patocka, mort après un interrogatoire en 1977, qui avait soutenu les syndicats ouvriers dans les pays d'Europe de l'Est et l'écrivain Vaclav Havel. Des gens comme eux ont contribué à faire tomber le mur de Berlin en 1989», rappelle le professeur.

Georges Leroux aimerait que les visiteurs, les jeunes en particulier, retiennent deux choses de cette exposition. «Premièrement, cette idée que la connaissance vaut la peine, qu'il faut permettre aux jeunes d'avoir accès aux fondements de notre culture, à l'apport de grands penseurs. Deuxièmement, le courage de la pensée. Il est juste et légitime de lutter pour la paix et la tolérance par le dialogue des cultures. Klibansky citait souvent cette maxime : Il n'est pas nécessaire de croire pour entreprendre, ni d'espérer pour persévérer.»     

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Source : Service des communications, UQAM

Catégories : Sciences humaines, Recherche et création, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 10 décembre 2012