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Tatiana Scorza
Photo: Nathalie St-Pierre 

Les micro-vampires

Le parasite qui cause la malaria pourrait nuire à la production des globules rouges, indiquent des recherches menées dans le laboratoire de Tatiana Scorza.


À gauche, des globules rouges infectées par le Plasmodium. À droite, des macrophages ayant ingéré des globules rouges infectés.

Par Benjamin Tanguay

Un parasite qui se nourrit de globules rouges et qui, depuis la nuit des temps, considère l’homme comme sa proie : voilà le sujet d’étude qui captive Tatiana Scorza. Captiver est le mot juste : son enthousiasme n’a rien à envier à celui que les admirateurs les plus enflammés de la série Twilight entretiennent pour son célèbre vampire. L’unique experte en parasitologie de l’UQAM s’intéresse au Plasmodium, un microorganisme qui se nourrit des produits du sang humain. Sans le savoir, vous en avez sans doute déjà entendu parler : ce parasite cause la malaria ou paludisme.

Chaque année, sur le globe, on recense un peu plus d’une personne sur quinze aux prises avec ce protozoaire hématophage. Près de deux millions décèdent annuellement des suites de la malaria, la plupart du temps des enfants et des femmes enceintes. Malgré tout, cette statistique demeure relativement faible par rapport au nombre de victimes infectées. «Un parasite n'a pas intérêt à éliminer son hôte s'il veut continuer à exister, lance Tatiana Scorza, professeure au Département des sciences biologiques. Cette interaction entre l’homme et le parasite m’a toujours fascinée, et c’est un aspect qu’on doit bien comprendre si on veut développer un vaccin pour minimiser ou bloquer les effets du Plasmodium

Fatigue, perte d’appétit, vertiges ou diarrhée, les effets du paludisme sont apparents et nombreux. Mais c’est l’anémie entraînée par la maladie qui suscite la curiosité de Tatiana Scorza. Au fil de son évolution dans le corps humain, la nature et le régime du parasite se modifient. Éventuellement, il s’attache aux globules rouges, se multiplie et se met à dévorer leur hémoglobine (protéine assurant le transport de l'oxygène dans le sang), provoquant par les suites de son festin la destruction de la cellule. Après quelques générations, assez de parasites infectent l’hôte pour que les stocks de globules rouges baissent significativement, d’où l’anémie. Bref, le Plasmodium est «un micro-vampire» qui verse plus dans la goinfrerie que dans le romantisme.

Cibler les macrophages

Dans son étude du parasite Plasmodium, Tatiana Scorza emprunte une démarche indirecte. Elle se concentre sur les macrophages, «un type de cellules qui joue un rôle important comme premier mécanisme de défense lors d’une infection», explique la professeure. Lors d’une infection par un pathogène inconnu, par exemple, ces cellules éduquent le système immunitaire à ce nouvel ennemi. Elles sont aussi impliquées dans le processus d’inflammation qui permet au corps  de terrasser ses envahisseurs.

«On découvre de plus en plus de fonctions aux cellules macrophages, y compris dans l’érythropoïèse», précise la parasitologue. L’érythropoïèse est le terme scientifique qui désigne la production de globules rouges. Pas de macrophages, moins de nouveaux globules rouges.

Quel est le lien avec le parasite? Le Plasmodium modifie le comportement des macrophages. En se nourrissant, il dégrade une grande partie de l’hémoglobine en un composé dont ces cellules sont très friandes : l’hémozoïne. Un peu comme un policier sous l’effet de l’alcool, les macrophages sous l’emprise de cette substance deviennent moins efficaces devant de nouvelles infections.

Tatiana Scorza croit que cette perte d’efficacité du macrophage pourrait aussi affecter ses autres fonctions dans le corps humain, dont sa participation à l’érythropoïèse. La production de globules rouges s’en trouverait amoindrie. En d’autres termes, l’anémie induite par le Plasmodium n’est peut-être pas seulement le fruit de son régime vampirique.

Terrain inconnu

Pour l’instant, la plus grosse embûche que Tatiana Scorza doit surmonter est le manque de connaissances sur le rôle du macrophage dans l’érythropoïèse. «On commence à avoir des résultats très intéressants qui suggèrent que les macrophages interviennent dans le processus normal d’érythropoïèse, commente-t-elle, enthousiaste. Mais on ne sait toujours pas comment.» Avec un étudiant à la maîtrise, elle tente de cultiver des macrophages impliqués dans la production de globules rouges. Son but est d'analyser tant leur fonction dans l’érythropoïèse que la manière dont le Plasmodium les affecte.

Mais, prévient-elle, les effets de ces recherches ne se limitent pas simplement aux parasites. Plusieurs maladies inflammatoires s'accompagnent d’une anémie. Or, les macrophages jouent un rôle dans l’inflammation et dans l’érythropoïèse. «On peut faire des analogies entre ce que j’étudie et  plusieurs maladies d’origine inflammatoire. Il y a des anémies reliées à l’arthrose, à la maladie de Crohn. Il y a même des anémies associées au cancer et au vieillissement.»

Quand on souligne que ses recherches s’éloignent peu à peu de la parasitologie, Tatiana Scorza rage un instant contre les sources de subventions, peu généreuses en ce qui a trait à des maladies comme la malaria. Mais elle garde tout de même l’esprit ouvert. «On ne peut pas faire comme on faisait avant, et s’obstiner à n’étudier qu’une seule chose, affirme-t-elle finalement. Même si le paludisme me passionnera toujours, il faut s'ouvrir et faire des liens avec d'autres sujets intéressants.»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 13 (18 mars 2013)

Catégories : Sciences, Recherche et création, Employés, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 18 mars 2013