
Martin Petitclerc.
Photo: VLB éditeur.

Procession de l'Union Saint-Joseph de Montréal, dessin de M.A. Boyard, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Peu de gens savent que 35 % des hommes adultes vivant en milieu urbain au Québec, au début du XXe siècle, étaient membres de sociétés de secours mutuels, considérées aujourd'hui comme les ancêtres du mouvement coopératif québécois. C'est ce que révèle Martin Petitclerc dans un livre pionnier intitulé Nous protégeons l'infortune. Les origines populaires de l'économie sociale au Québec, paru chez VLB éditeur.
Ce jeune professeur du Département d'histoire a remporté le prix Clio de la Société historique du Canada pour la région du Québec. Ces prix sont remis aux auteurs qui ont apporté une contribution importante à l'histoire locale ou régionale. L'ouvrage de Martin Petitclerc, qui est aussi chercheur au Centre d'histoire des régulations sociales (CHRS) et chercheur associé au Centre interuniversitaire d'études québécoises (CIÉQ), présente notamment la plus importante association mutualiste québécoise du milieu du XIXe siècle, l'Union Saint-Joseph, dont la devise était «Nous protégeons l'infortune». L'auteur étudie le rôle joué par ces associations dans la formation du mouvement ouvrier et apporte un éclairage original sur les origines de l'économie de marché, de la protection sociale et des coopératives.
«Les historiens du mouvement ouvrier et du syndicalisme n'ont accordé, jusqu'à présent, que peu d'importance à ce type d'organisation, souligne Martin Petitclerc. Pourtant, les sociétés de secours mutuels expriment, à une époque où triomphe le libéralisme, la profondeur des aspirations démocratiques et de la culture de solidarité des milieux populaires québécois.»
En échange d'une cotisation mensuelle, les sociétés de secours mutuels offrent non seulement un secours financier aux travailleurs et à leurs familles, pour cause d'accident, d'invalidité ou de vieillesse, mais aussi une large gamme de services : aide aux chômeurs, visites de malades, recherche d'emplois, organisation de funérailles, etc. «Les sociétés étaient des associations au sens moderne du terme, similaires à des coopératives, explique M. Petitclerc. Elles reposaient sur les principes de l'adhésion volontaire, de la démocratie participative et de l'absence de profit, constituant une sorte de famille élargie qui permettait de nouer des liens de solidarité. Les gestes d'entraide n'étaient pas uniquement des réactions instinctives de survie, mais une façon pour les milieux populaires de donner un sens à leur vie et à leur avenir.»
Au XIXe siècle, ces associations suscitent beaucoup d'enthousiasme parmi la population. S'appuyant sur elles, l'avocat et journaliste Médéric Lanctôt se présente aux élections générales de 1867 et passe à un cheveu de battre Georges-Étienne Cartier, l'un des hommes politiques les plus puissants de son époque, qui représentait les intérêts des grandes compagnies ferroviaires et du clergé.
Avec l'expansion et la consolidation de l'industrialisation, les sociétés de secours mutuel sont graduellement marginalisées. En 1891, la bourgeoisie montréalaise francophone fonde une forme de coopérative, L'Alliance nationale, dans le but d'accumuler du capital pour participer au développement industriel. «Au tournant du XXe siècle, indique l'historien, période où la société industrielle est bien implantée, les vieilles sociétés mutuelles intègrent progressivement la rationalité marchande et se transforment en compagnies d'assurances qui perçoivent les rapports sociaux comme des relations économiques individualisées entre producteur et consommateur.»
L'Église catholique crée par ailleurs, à la fin des années 1860, des dizaines de paroisses en milieu urbain pour mieux encadrer les relations sociales. Elle parvient même à pénétrer les associations de secours, comme l'Union Saint-Joseph, dans le but d'en faire de simples organismes de charité.
Martin Petitclerc croit que la connaissance de cette période, comme celle de l'histoire en général, peut aider à réfléchir sur certaines questions soulevées par la société actuelle. «Les aspirations à la solidarité qui se sont manifestées au milieu du XIXe siècle perdurent et prennent aujourd'hui de nouvelles formes, comme celles du mouvement altermondialiste et de l'économie sociale, dit le jeune chercheur. Ce sont elles et d'autres qui s'opposent au discours dominant selon lequel l'homo aeconomicus incarnerait la nature profonde de l'homme.»
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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXV, no 4 (14 octobre 2008)
Catégories : Sciences humaines, Professeurs
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