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Louis Brunet
Photo: Nathalie St-Pierre

Rééduquer plutôt qu’emprisonner à vie


Photo: Istock / Andrejs Zemdega

Par Claude Gauvreau

Une quarantaine d’universitaires québécois, dont les professeurs Louis Brunet et Michel Tousignant du Département de psychologie, ont publié récemment une lettre dénonçant la proposition du Parti conservateur du Canada d’imposer des peines plus sévères à certains jeunes contrevenants. Selon les signataires de la lettre, laquelle a reçu l’appui du Département de psychologie de l’UQAM, la démarche du gouvernement Harper balaie du revers de la main toutes les études sérieuses réalisées sur le problème de la délinquance.

Les mesures envisagées par les Conservateurs incluent, rappelons-le, des peines de prison à vie pour des jeunes de 14 ans et plus, coupables de meurtres au premier ou au second degré. D’autres crimes, tentative de meurtre et agression sexuelle, seraient aussi punis plus sévèrement. Le Parti conservateur voudrait par ailleurs que la loi actuelle sur les jeunes contrevenants, qui tient compte de leur état de dépendance et de leur degré de maturité, soit axée davantage sur des principes de «dissuasion et de responsabilité». Cette position s’oppose à celle de la Cour suprême du Canada qui, en mai 2008, soulignait l’importance que les jeunes contrevenants soient traités avec moins de sévérité que les adultes.

Directeur du Département de psychologie, Louis Brunet a travaillé plusieurs années dans les milieux de rééducation pour délinquants. Co-auteur de l’ouvrage intitulé La psychocriminologie, il rejette la vision selon laquelle des peines plus dures envers les adolescents violents permettraient de mieux protéger la société. «Aucune recherche n’a démontré que cela avait un effet dissuasif, dit-il. De plus, au cours des dernières décennies, le taux de criminalité chez les jeunes au Canada est demeuré relativement stable et inférieur à celui affiché par les États-Unis. Quant au Québec, il présente un meilleur dossier que la plupart des provinces canadiennes.»

Oui à la réadaptation

Depuis quelques années, la volonté de répression a souvent pris le pas sur l’objectif de comprendre et d’aider les délinquants, observe Louis Brunet, et ce, même dans les pays occidentaux qui avaient adopté des politiques de rééducation. Pourtant, poursuit le psychologue, plusieurs dizaines d’études, effectuées entre 1985 et 2000, ont démontré l’efficacité des méthodes de réadaptation et de réinsertion sociale en matière de délinquance juvénile. «À l’opposé, les approches reposant sur la punition et la dissuasion présentent des résultats faibles et même négatifs. La prison, par exemple, endurcit les jeunes et les conforte dans la voie de la délinquance ou du crime.»

Dans les années 60 et 70, le Québec a joué un rôle de pionnier dans le domaine de la psychoéducation, rappelle Louis Brunet. Les efforts de prévention à travers le soutien aux familles monoparentales et le dépistage dans les écoles primaires et secondaires, de même que la formation d’éducateurs et l’établissement d’un réseau de centres de réadaptation pour délinquants ont fait leurs preuves, soutient-il. «Certaines expériences à Boscoville et à Cité des Prairies ont permis à plusieurs jeunes de réorganiser leur vie et ont servi de modèles pour d’autres pays. On a aussi constaté l’efficacité de l’approche psychodynamique qui combine les thérapies individuelles et de groupe. Aujourd’hui, de nouvelles méthodes visent l’apprentissage de techniques relationnelles ou la transformation de comportements spécifiques.»

Comprendre la personnalité délinquante

Selon Louis Brunet, la délinquance est liée à la fois à des déterminants socioéconomiques et culturels – pauvreté, chômage – et à des facteurs psychologiques qu’il faut comprendre. La psychocriminologie, inspirée par la psychanalyse, se veut justement une psychologie de l’individu qui commet un acte criminel.

Le processus d’identification est un élément particulièrement important dans le développement de la personnalité, précise le chercheur. «Les jeunes de 14 ou 15 ans sont à la recherche de modèles – de réussite ou de puissance – auxquels ils peuvent s’identifier. S’ils ne les trouvent pas au sein de leur famille ou à l’école, ils iront les chercher ailleurs… comme dans la rue. Nous avons la responsabilité éthique de leur fournir des modèles positifs.»

Les délinquants juvéniles ne sont pas tous des criminels endurcis ou en puissance, affirme Louis Brunet. «On peut les aider à devenir des personnes équilibrées. Tout le monde alors sera gagnant, eux-mêmes comme la société dans son ensemble», conclut-il.

On peut lire la lettre, intitulée Ne pas nuire, à l’adresse suivante : http://www.uqam.ca/divers/nepasnuire.pdf

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXV, no 7 (24 novembre 2008)

Catégories : Sciences humaines, Professeurs

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