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Les ex-petits soldats du Congo


Marie-Laure Daxhelet avec les jeunes de centre de transition de Bukavu. Leurs visages ont été brouillés pour protéger leur identité.

Par Marie-Claude Bourdon

Dans l’est du Congo, là où sévit encore la guerre, on estime qu’il y a environ 30 000 enfants soldats. Quand ils réussissent à s’enfuir ou qu’une ONG parvient à les retirer de l’armée ou des milices, ces enfants sont accueillis dans des centres de transit et d’orientation. On les loge, on les nourrit et on tente de faciliter leur retour dans leur famille ou de les aider à réintégrer la société. «Mais ces enfants qui ont vécu les pires horreurs reçoivent très peu de secours psychologique», affirme Marie-Laure Daxhelet, une étudiante en psychologie qui a conduit ses recherches de doctorat dans l’un de ces centres, à Bukavu, une ville située dans la zone du conflit qui fait rage depuis plus de 10 ans en République Démocratique du Congo.

Parmi les enfants qui viennent d’arriver au centre, l’agressivité est extrême. «Ils se font des armes, ils intimident les autres, ils se bagarrent au sang, dit l’étudiante. Mais pas tout le temps : le même enfant qu’on a vu déchaîné peut se montrer très câlin. Quand ils deviennent violents, ils disent que c’est hors de leur contrôle et que ce sont les fétiches qui les rendent ainsi. Ils me demandaient : "Aide-moi à sortir ça de moi et à redevenir moi-même."»

Un terrain vierge

Depuis quelque temps, la question des enfants soldats a fait du bruit dans les médias. Des travailleurs humanitaires qui ont œuvré sur le terrain ont écrit sur le sujet et certains ex-enfants soldats ont eux-mêmes publié des livres racontant leur expérience. Mais, à ce jour, il n’existe pratiquement rien dans la littérature scientifique sur la réalité vécue par ces enfants. C’est pour combler cette lacune que Marie-Laure Daxhelet s’est rendue dans l’est du Congo. «Je m’intéresse à ce que ces jeunes ont retenu de leur expérience militaire, explique-telle. Comment se définissent-ils après leur passage dans l’armée?»

À l’été 2007, la jeune femme a passé trois mois au centre de transition de Bukavu. Elle a fait quelque 80 entrevues avec 22 enfants de 6 à 18 ans, sur la centaine que le centre accueillait au moment de son passage. Si certains parmi les plus vieux parlaient français en plus de leur langue maternelle, le swahéli, elle a pu interviewer les autres grâce à l’aide des encadreurs, les jeunes travailleurs des centres de transition, qui sont parfois eux-mêmes d’anciens enfants-soldats.

Les ex-petits soldats qu’elle a rencontrés venaient tout juste de sortir de l’armée ou des milices. Même s’ils disaient avoir tué, avoir participé à des massacres ou des viols, ils étaient peu enclins à parler de leur expérience. «Ils se souciaient davantage de l’avenir, dit la chercheuse, de leur sécurité et de leur retour dans leur communauté.»

Transit et errance

Pour Marie-Laure Daxhelet, ces enfants sont dans un état d’errance et de transit. «Ils ne sont plus soldats, mais ils ne sont pas encore des civils. Ce ne sont plus des enfants, mais ce ne sont pas encore des adultes. Ce sont des victimes, puisqu’on leur a fait subir toutes sortes d’atrocités, mais ce sont aussi des agresseurs, puisqu’ils ont commis des actes violents, souvent dans leur propre communauté.»

Les enfants idéalisent leur retour dans leur famille, ils imaginent une grande fête au village, mais les choses ne se passent pas toujours selon leurs désirs. «Les encadreurs font de la médiation familiale pour faciliter leur retour, dit l’étudiante, mais à cause des actes commis par les enfants, les communautés ne sont pas toujours prêtes à les accueillir.»

Avec le conflit qui perdure dans l’est du pays, il arrive fréquemment que les enfants démobilisés qui réussissent à rentrer dans leur village soient de nouveau kidnappés par l’armée ou les milices. «Avec les hostilités qui ont repris de plus belle au cours des dernières semaines, je crains malheureusement que la plupart des enfants que j’ai rencontrés l’année dernière aient de nouveau été intégrés aux forces combattantes», déplore l’étudiante.

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXV, no 7 (24 novembre 2008)

Catégories : Sciences humaines, Étudiants

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