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Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri.
Photo: Nathalie St-Pierre.

Masculinisme : l’antiféminisme démasqué


Manifestation de l'organisation Fathers 4 justice à Londres, en 2004.
Photo : CP PHOTO/Michael Stephens

Par Marie-Claude Bourdon

«Les groupes masculinistes clament sur toutes les tribunes le fait que des milliers d'enfants sont privés de leur père au Québec, en laissant entendre que ce sont les mères qui privent les enfants de leurs pères, dit Francis Depuis-Déri, professeur au Département de science politique. En réalité, les statistiques montrent que dans la grande majorité des cas, les séparations se règlent à l'amiable au Québec.»

Avec l'étudiante Mélissa Blais, doctorante en sociologie et chercheuse à l'Institut de recherches féministes (IREF), Francis-Dupuis Déri a codirigé un ouvrage intitulé Le mouvement masculiniste au Québec. L'antiféminisme démasqué, publié aux éditions du Remue-Ménage. Les textes publiés dans cet ouvrage, dont plusieurs sont signés par des chercheuses et chercheurs de l'UQAM, démontent la thèse de la masculinité en péril.

«Le discours masculiniste a réussi à répandre l'idée que les hommes vont mal, que nous n'avons plus de héros, plus de modèles masculins forts, note Francis Dupuis-Déri. Pourtant, quand on regarde autour de soi, on voit bien que ce sont encore les hommes qui dominent toutes les institutions, qui gagnent les plus gros salaires et qui assument la plus faible part des tâches domestiques non payées.»

Des pensions alimentaires à Polytechnique

Au Canada, la plupart des groupes masculinistes sont nés dans les années 80, en réaction à l'adoption de lois sur la perception des pensions alimentaires. Ces groupes ont servi de fer de lance au mouvement. Mais, selon Mélissa Blais, c'est la tuerie de l'École Polytechnique, en 1989, qui a servi de catalyseur au discours masculiniste. «Largement véhiculé par les médias, ce discours stipule que les hommes souffrent, et que leur souffrance est causée par les femmes, et en particulier par les féministes», précise-t-elle.

Une telle réaction n'a rien de nouveau, souligne Francis Dupuis-Déri. «Chaque fois, dans l'histoire, que les femmes revendiquent quelque chose, que ce soit l'accès à l'éducation, le droit de vote ou celui d'exercer certaines professions, on assiste toujours à un blocage. Que ce soit à cause de Dieu, de la famille ou de la tradition, il y a toujours une bonne raison pour s'opposer à l'émancipation des femmes. Aujourd'hui, on dit que cela nuit aux hommes.» D'ailleurs, observe-t-il, le mouvement masculiniste est particulièrement dynamique dans des sociétés où les féministes ont fait des avancées réelles, comme le Québec ou l'Angleterre.

Le chant des vautours

Dans un chapitre intitulé «Le chant des vautours : de la récupération du suicide des hommes par les antiféministes», le politologue démonte pièce par pièce le discours masculiniste sur le suicide masculin. «On part du fait que les hommes ont en général un taux de suicide plus élevé que les femmes pour en arriver à affirmer que ce sont les femmes, et particulièrement celles qui quittent leur conjoint, qui causent le suicide des hommes!», dénonce-t-il.

Avec des manifestations spectaculaires de pères grimpés sur le pont Jacques-Cartier ou sur la croix du Mont-Royal, les groupes masculinistes ont beaucoup fait parler d'eux au cours des dernières années. Leurs représentants ont été interviewés dans les médias, leurs revendications ont fait l'objet de reportages dans les journaux et à la télévision et des colloques leur ont été consacrés. «Même les féministes se sont senties interpellées et le Conseil du statut de la femme a failli changer de nom pour s'appeler Conseil de l'égalité des sexes», observe Mélissa Blais.

Pour les deux chercheurs, le masculinisme n'est pas un phénomène marginal. «C'est un mouvement social qui récupère l'analyse des féministes pour en renverser le sens, dit Mélissa Blais. C'est ainsi que la notion de matriarcat remplace la notion de patriarcat et que les hommes sont vus comme des victimes des femmes qui domineraient la société.» Or, ce discours nuit profondément à la poursuite de l'égalité entre les sexes. «Les féministes ont été les premières à réclamer un plus grand partage et une plus grande implication des pères auprès des enfants, note la chercheuse. La monoparentalité n'a jamais fait partie de leurs revendications.»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXV, no 8 (8 décembre 2008)

Catégories : Politique et droit, Sciences humaines, Étudiants, Professeurs

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