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Gilles Dostaler
Photo: Nathalie St-Pierre

Que dirait Keynes de la crise?


Le célèbre économiste anglais, John Maynard Keynes (1883-1946).
Photo: Bettmann/Corbis

Par Marie-Claude Bourdon

Keynes est redevenu à la mode. Après une longue période de purgatoire imposée par le courant de pensée néolibéral, ses thèses sur l'interventionnisme étatique et la régulation de la finance reviennent en force. Même des dirigeants politiques associés à la droite néolibérale comme George W. Bush ou Nicolas Sarkozy se les approprient et proposent une intervention massive de l'État pour sortir de la crise économique dans laquelle le monde a brutalement plongé au cours des derniers mois.

Professeur au Département de sciences économiques et spécialiste internationalement reconnu de John Maynard Keynes, auquel il a consacré une biographie (Keynes et ses combats, publiée chez Albin Michel en 2005), Gilles Dostaler observe cette évolution avec intérêt. «Quand on lit le chapitre 12 de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, publiée en 1936, on a vraiment l'impression de lire une description de ce qui est en train de se passer maintenant», dit-il.

L'économie n'est pas un casino

Dans ce chapitre, intitulé «L'État de la prévision à long terme», Keynes parle des dangers associés à la domination de la finance sur l'entreprise et sur l'économie. «Le développement économique d'un pays, disait-il, ne doit pas être le résultat de l'opération d'un casino, c'est-à-dire qu'il ne doit pas être mené par la bourse.» Selon Keynes, l'entreprise doit reprendre sa place au centre de l'économie. «Il croit que la finance doit être au service de l'entreprise, et non l'inverse», souligne le professeur.

Un des économistes les plus influents du 20e siècle, Keynes a donné son nom à un courant de pensée, le keynésianisme, qui a révolutionné la gestion de l'État dans les années de l'après-guerre. Meilleure redistribution des revenus, relance de la consommation grâce à une baisse des taux d'intérêt et investissements publics pour assurer le plein emploi sont les mots d'ordre de cette révolution. «Pour Keynes, le capitalisme n'est pas un organisme autorégulateur, dit Gilles Dostaler. L'intervention de l'État est nécessaire pour réguler l'économie.»

Ayant été témoin de la crise financière des années 30, Keynes prônait un encadrement des flux de capitaux et du marché bancaire. «Nationaliser les banques, comme on vient de le faire en Angleterre, c'était une idée de Keynes, dit Gilles Dostaler. Selon lui, la circulation des capitaux était une affaire beaucoup trop importante pour être laissée entre les mains des spéculateurs.» Pour lutter contre la spéculation, «Keynes a même proposé de taxer les mouvements de capitaux, un peu à l'image de la taxe Tobin», indique le professeur.

Keynes et Freud

En ce début d'année, Gilles Dostaler publie chez Albin Michel une nouvelle édition en format de poche de Keynes et ses combats, déjà traduit en anglais et en japonais. L'auteur est d'ailleurs invité au Japon, en mars, pour parler de Keynes. Chez le même éditeur, il publie également ces jours-ci un nouvel ouvrage, en collaboration avec l'économiste français Bernard Maris. Intitulé Capitalisme et pulsion de mort: Freud et Keynes, ce livre explore les relations qu'entretiennent la pensée de Freud et celle de Keynes sur l'avenir de notre civilisation.

«Tous les deux sont convaincus qu'il existe au cœur de l'humain une pulsion de mort qui prend la forme du désir d'argent incarné dans le système capitaliste, explique Gilles Dostaler. Où cela va-t-il nous mener? Est-ce Éros ou Thanatos qui va l'emporter? Sur ce point, Keynes était beaucoup plus optimiste que Freud. Il avait même prédit qu'à l'horizon de 2030, grâce aux gains de productivité, les hommes auraient mis fin au problème de la rareté, reléguant l'économie au second plan pour se consacrer enfin à la culture, à l'amour et aux plaisirs de vivre. Disons que nous sommes encore loin du compte.»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXV, no 9 (12 janvier 2009)

Catégories : Gestion, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 12 janvier 2009