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Louis Martin
Photo: Nathalie St-Pierre

Incubateur de logiciels libres


Logo de GNU, chef de file du logiciel libre depuis plusieurs décennies.

Par Pierre-Etienne Caza

Le phénomène du logiciel libre a pris une telle ampleur au cours des dernières années que même des géants de l'entreprise privée, comme IBM et Sun Microsystems, n'ont eu d'autres choix que d'entrer dans la danse. La première s'est associée avec Linux, figure emblématique du logiciel libre, et la seconde a acheté, il y a un an, la base de données Open source MySQL, pour la somme de 1 milliard de dollars.

Le logiciel libre gagne en popularité, certes, mais plusieurs entreprises se voient encore obligées d'acheter à prix fort des systèmes et applications traditionnels, faute d'alternatives en mode libre. C'est le cas notamment du secteur de la finance sociale et solidaire. «Plusieurs organismes souhaiteraient gérer leurs actifs avec des systèmes mieux adaptés à leurs besoins», explique Louis Martin, professeur au Département d'informatique et titulaire de la nouvelle Chaire de logiciel libre, Finance sociale et solidaire, lancée officiellement à l'UQAM le 29 janvier dernier. «Notre principal objectif est de concevoir une famille de logiciels libres dédiés à ce secteur», souligne-t-il fièrement.

La chaire servira d'incubateur pour la création de ces logiciels libres, mais elle servira aussi de laboratoire pour les chercheurs qui souhaitent observer et analyser comment s'effectue le travail de conception. «Le logiciel libre ne se développe pas selon un patron traditionnel, explique le professeur. Il n'y a pas de calendrier établi, les gens n'ont pas d'horaire fixe, ils ne travaillent pas nécessairement sur les mêmes plateformes et sont parfois géographiquement séparés. C'est en soi un sujet d'études très intéressant dans le domaine du génie logiciel.»

Une réaction en chaîne

L'idée de cette chaire est née d'une discussion entre le professeur Martin et Léopold Beaulieu, pdg de Fondaction, le Fonds de développement de la CSN pour la coopération et l'emploi. «Je lui ai mentionné que j'aimerais remettre à la société un peu de ce que j'ai reçu... et avoir un projet de retraite», dit en riant Louis Martin, qui œuvre dans le domaine de l'informatique depuis plus de 40 ans, notamment auprès des mouvements associatifs et solidaires.

Léopold Beaulieu en a pris bonne note. Lors des Rencontres du Mont-Blanc, le forum international des dirigeants de l'économie sociale, des partenaires québécois et français - Fondaction, Filaction, Caisse d'économie solidaire Desjardins, Crédit coopératif, MACIF et Chèque Déjeuner - ont démontré leur intérêt pour le développement d'une chaire de recherche universitaire en logiciel libre. Ils ont créé, en juin 2008, l'Association internationale de logiciel libre en finance sociale et solidaire, un organisme à but non lucratif qui s'est engagé auprès de la Fondation de l'UQAM afin de financer la nouvelle chaire à hauteur de 100 000 $ par année pour une période de cinq ans.

L'équipe de Louis Martin sera composée au départ d'une vingtaine de personnes, des professeurs et des étudiants de cycles supérieurs, auxquels s'ajouteront en cours de route des collaborateurs externes. «L'idée de créer des logiciels libres en finance sociale et solidaire plaît à beaucoup de gens, certains me proposent leurs services pour contribuer sans rémunération», note le professeur.

Cet engouement spontané constitue généralement la pierre d'assise d'un projet de logiciel libre. «Pour connaître du succès, un projet de logiciel libre doit être initié par un groupe d'utilisateurs - pas nécessairement des informaticiens - qui ont un besoin précis et qui décident d'investir de l'argent pour que des développeurs amorcent le projet, explique le professeur Martin. Ce noyau dur attire d'autres développeurs, qui eux contribuent gratuitement, tout comme les utilisateurs du grand public qui s'en emparent par la suite et qui bonifient le tout. C'est cette réaction en chaîne que nous souhaitons amorcer à la chaire grâce au soutien de nos donateurs.»

Un projet ambitieux

Les entreprises de finance sociale et solidaire ont besoin de systèmes informatiques particuliers qui prennent en considération des paramètres différents. «Elles n'appliquent pas les mêmes critères qu'une institution bancaire traditionnelle pour prêter de l'argent à un organisme venant en aide aux démunis, par exemple», note Louis Martin. Même la reddition de compte est différente. «Leurs normes sont encore plus strictes, car on parle de triple reddition de comptes, poursuit-il. Il y a la reddition comptable, bien sûr, mais aussi la reddition sociale - comment l'entreprise traite ses employés, ses fournisseurs, etc. - et la reddition environnementale. Les systèmes de gestion qui existent actuellement ne leur permettent pas d'effectuer ces trois types de reddition.»

Le projet de la chaire est ambitieux, car il ne s'agit pas seulement de créer des applications informatiques - ce que peuvent réaliser deux ou trois personnes avec leurs ordinateurs personnels, dit Louis Martin -  mais aussi de concevoir des systèmes répondant à des normes de sécurité internationales. «Nos logiciels devront pouvoir échanger avec les autres institutions financières traditionnelles, et ce, en plusieurs langues et selon les devises en vigueur, explique le professeur. À long terme, nous aimerions créer des outils pour établir une espèce de réseau électronique d'échanges financiers pour les organismes du secteur de la finance sociale et solidaire, qui sont souvent coupés de certains marchés en raison du coût des systèmes.»

La majeure partie des coûts pour quiconque souhaite actuellement se lancer dans le domaine bancaire est investi dans l'achat de systèmes informatiques, explique M. Martin. «Imaginez si nous parvenons à concevoir des logiciels libres pour ce secteur, dit-il. Vous pourriez un jour faire affaire avec une banque nouveau genre, dont les profits financeraient des mouvements associatifs ou solidaires, plutôt que d'aller remplir les poches d'une poignée d'actionnaires...»

***

Moins cher et mieux adapté...

Au Québec, des organismes publics dépensent des sommes considérables pour acquérir des logiciels intégrés de gestion. Les universités québécoises, par exemple, ont investi en systèmes informatiques plus de 250 millions de dollars au cours des dix dernières années, note Louis Martin.

«Cet argent est allé principalement dans les poches de firmes américaines pour implanter des logiciels et des progiciels mal adaptés à nos besoins, qui ont dû être traduits car ils n'étaient même pas conçus pour être multilingues.»

«Si chaque université avait délégué ne serait-ce que cinq personnes à temps plein, comme je l'ai déjà suggéré, on aurait pu créer en mode logiciel libre un système tout à fait fonctionnel, adapté à notre réalité québécoise, et le tout pour environ 50 à 100 millions de dollars...»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXV, no 11 (9 février 2009)

Catégories : Sciences, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 9 février 2009