
Dominic Cyr.
Photo: Nathalie St-Pierre.

Les jeunes peuplements d'épinettes ont une structure beaucoup plus simple que les vieilles forêts dont l'abondance diminue rapidement. Photo : Hervé Bescond.
La forêt boréale québécoise n'en finit pas de rajeunir depuis quelques décennies. Pour les humains à la recherche de la jeunesse éternelle, cela peut sembler une bonne nouvelle. Mais pour la faune et la flore boréales, c'est un fléau qui se trame.
«On rase la forêt à un rythme beaucoup trop rapide et elle n'a plus le temps de vieillir», explique Dominic Cyr, doctorant à la Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable. «Les forestiers coupent les arbres tous les cent ans, ou même plus souvent. Or, la forêt de l'Abitibi, par exemple, n'a jamais connu un tel rythme de perturbations. Elle pousse en moyenne 111 à 267 ans avant d'être détruite par le feu.»
Comment le chercheur peut-il avancer des chiffres avec une telle précision? «Nous sommes allés vérifier sur le terrain», répond-il tout naturellement.
En collaboration avec le professeur Yves Bergeron, Dominic Cyr s'est intéressé à trois lacs du nord-ouest de l'Abitibi, à proximité de la Forêt d'enseignement et de recherche du lac Duparquet. L'équipe a plongé ses équipements dans l'eau et a prélevé des carottes de sédiments déposés au fond des lacs, au cours des 7 600 dernières années. «On est remonté presque aussi loin que la dernière époque glaciaire», se réjouit le doctorant.
Au microscope, Dominic Cyr a compté les traces de charbon dans chacune des tranches de la carotte. «Quand la forêt brûle, des fragments de charbon s'envolent, explique-t-il. Certains se déposent sur les lacs et coulent au fond.» Il faut faire preuve de discernement, car les plus petites poussières de charbon peuvent voyager sur des centaines de kilomètres. Pour s'assurer de compter uniquement celles provenant des feux avoisinant les lacs, l'étudiant n'a retenu que les plus grosses, celles dépassant 150 microns.
Quelques datations au carbone-14 ont ensuite permis à l'équipe d'évaluer l'âge de chacune des tranches. Il n'en fallait pas plus pour en déduire l'intervalle entre les feux.
Depuis quelques années, les environnementalistes ne s'opposent plus en bloc aux coupes pratiquées par l'industrie forestière, dans la mesure où ces coupes sont faites de façon intelligente, c'est-à-dire en reproduisant le plus fidèlement possible les perturbations naturelles de l'écosystème. «La forêt boréale a toujours été régulée par le feu et par les épidémies d'insectes ravageurs capables de décimer de vastes territoires, raconte Dominic Cyr. Si les aménagistes arrivent à reproduire ces cycles naturels avec leurs coupes, on réduit considérablement la pression sur la biodiversité. C'est ce qu'on appelle l'aménagement écosystémique.»
Le respect des principes de l'aménagement écosystémique était l'une des principales recommandations du rapport Coulombe, déposé en 2004 à la suite de la Commission d'étude sur la gestion de la forêt publique québécoise. Cinq ans plus tard, aucun critère n'a encore été défini pour aider les forestiers à respecter les normes d'un tel aménagement. Les nouvelles données sur le cycle naturel des feux, publiées dans la revue internationale Frontiers in Ecology and the Environment, pourraient servir de balises.
Dominic Cyr et ses collègues - le professeur Yves Bergeron, Sylvie Gauthier, du Service canadien des forêts, et Christopher Carcaillet du Centre de Bio-Archéologie et Écologie de l'Université de Montpellier - recommandent d'allonger les intervalles de coupe sur au moins 40 % du territoire. «Il faut diversifier les pratiques pour tenter de conserver la variabilité naturelle, surtout celle reliée aux vieilles forêts.»
À force d'être rasée trop rapidement, la forêt perd sa structure complexe, essentielle à l'habitat de nombreuses espèces. «Après une coupe, tous les arbres sont plantés au même moment, explique Dominic Cyr. Quelques décennies plus tard, on obtient une forêt de poteaux de téléphone. Tous les arbres ont à peu près le même diamètre, la même hauteur, la même forme. Ce n'est que plus tard que certains commencent à mourir, que des jeunes pousses prennent la relève, que la matière organique s'accumule sur le sol. Ce genre de structure est essentielle à la survie de nombreuses espèces en forêt.»
En Scandinavie, note Dominic Cyr, les aménagistes forestiers ont réussi à optimiser leur production sylvicole, mais non sans payer le prix d'une sérieuse perte de biodiversité. Une erreur que le doctorant espère ne pas voir se répéter ici.
Les résultats et les recommandations de Dominic Cyr circulent actuellement au bureau du Forestier en chef du Québec, un poste créé selon les recommandations du rapport Coulombe. «Je sais que ça fait un certain bruit là-bas, se réjouit l'étudiant. Comme les critères d'aménagement écosystémique n'ont pas encore été adoptés, il est encore temps d'influencer le processus. Je crois que le timing est bon.»
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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXV, no 14 (23 mars 2009)
Catégories : Sciences, Étudiants
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