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Pierre Lasserre.

Environnement : le point de vue d'un économiste


Par André Valiquette

Après Venise, Monterey et Kyoto, Montréal a accueilli début juillet le 4e Congrès mondial des économistes de l'environnement et des ressources naturelles. C'est à l'invitation de l'École des sciences de la gestion et du Centre de recherche en économie quantitative que les 1200 chercheurs se sont réunis pendant cinq jours. Que faut-il en retenir?

Pierre Lasserre, coprésident du Congrès et professeur au Département des sciences économiques, rappelle que «cet événement a été un grand succès de participation, un record; surtout, je pense aux 850 communications présentées : elles vont alimenter de nombreux débats».

La science économique peut éclairer plusieurs problématiques environnementales. Pierre Lasserre a discuté de quelques-uns de ces enjeux.

Payer le vrai prix

Passer à une économie qui compte moins sur les énergies non renouvelables suppose que les consommateurs et les producteurs qui consomment des énergies basées sur le carbone en paient le véritable prix. «C'est l'incitatif le plus puissant à chercher des alternatives, la persuasion la plus efficace pour orienter les comportements», explique Pierre Lasserre.

On doit augmenter le prix de façon qu'il inclue ce que les économistes appellent les «externalités», c'est-à-dire les dommages engendrés par l'utilisation d'énergie polluante. Ce qui donne une idée plus juste de leur véritable coût à long terme, à cause des dépenses qu'elles engendreront en restauration de l'environnement ou en soins de santé.

Pierre Lasserre, tout en étant réticent à appuyer les théories de la décroissance, prévoit que cette vérité des prix aidera à modérer, à tout le moins, la croissance de l'utilisation des énergies qui font problème.

Une autre approche pour augmenter les prix des énergies fossiles et en décourager l'utilisation est d'appliquer le principe pollueur-payeur, explique Pierre Lasserre. Cela paraît juste mais, ajoute-t-il, un problème est de savoir comment compenser les victimes des pollueurs. Si c'est l'État qui récupère les amendes, le contribuable peut se demander si on n'a pas affaire à une autre taxe déguisée, qui se répercutera sur les consommateurs.

Une bourse du carbone?

La taxation du carbone est un problème très délicat, car l'État opère déjà beaucoup de ponctions dans l'économie. De plus, si les entreprises des pays concurrents ne paient pas une taxe comparable, c'est notre économie qui pourrait être désavantagée.

Une des solutions envisagées au Canada pour calculer et prélever une taxe sur le carbone a été de créer une bourse du carbone, option que favorise Pierre Lasserre. Cette bourse permettrait aux entreprises qui ont besoin de croître en utilisant diverses formes de pétrole, par exemple, de dépasser un quota déjà admis en payant une compensation à celles qui diminuent leur consommation d'énergies fossiles.

En imposant un seuil aux émissions de dioxyde de carbone (C02), sous peine d'amende, on crée une pénurie de permis d'émission, qui est génératrice de valeur sur le marché des droits d'émission. Ces droits s'échangent à la bourse du carbone : souvent il coûtera moins cher d'acheter un tel droit que de payer l'amende ou de faire les dépenses requises pour ne pas excéder le seuil. Si le plafond d'émission est bien choisi par le régulateur, ce système permet, grâce aux transactions entre les acteurs impliqués, d'atteindre les objectifs de ralentissement des émissions au moindre coût.

Cette approche a fonctionné partiellement dans quelques pays européens, rappelle l'économiste, mais des pressions de plusieurs secteurs de l'industrie pour rendre les quotas moins contraignants  ont ensablé la machine : les seuils étaient si permissifs que la demande de droits d'émissions a été très faible et le prix du droit d'émettre une tonne de C02 peu élevé.

Les écologistes sont souvent réticents envers une approche de marché. Les approches qui reposent sur des transactions rencontrent une méfiance dans ces milieux, car ces approches sont assimilées à la loi du plus fort. D'accord avec eux sur ce point, Lasserre considère qu'il faut une certaine réglementation pour éviter les déséquilibres.

Pour taxer ou instaurer une bourse carbone, il faut repérer les entreprises productrices d'émissions de gaz à effet de serre. Elles sont nombreuses, mais Pierre Lasserre précise qu'on connaît déjà 60 % de ces entreprises. Pour les intégrer toutes au système, il y a évidemment du travail à faire. «Il ne faut pas refuser la complexité de l'opération. On connaît les gros pollueurs; commençons par eux. Dès qu'on aura fixé des prix et des quotas, le processus pourra se mettre en marche.»

Par ailleurs, les technologies traditionnelles basées sur le pétrole ont eu un long cycle de vie et ont bénéficié d'abondantes aides publiques pour augmenter leur efficacité et diminuer leurs coûts. À son avis, c'est seulement un retour de balancier que de subventionner pendant un certain temps les énergies non traditionnelles.

Les économistes et la politique

Une des grandes conclusions du 4e Congrès mondial : les économistes comprennent bien les problèmes d'environnement et s'entendent sur leurs solutions, mais ils ont des difficultés à faire passer leurs conclusions dans le domaine politique. Stéphane Dion s'en est bien rendu compte avec sa taxe verte, même si le public est plus éduqué qu'il y a 20 ans, insiste Pierre Lasserre. «Une dictature éclairée forcerait un certain nombre de réformes, mais ce n'est pas ce que je souhaite, le XXe siècle a assez donné sur ce plan-là», dit-il avec un sourire.

Les négociations récentes de Copenhague ont été un échec, rappelle-t-il, mais il ne faut pas se rendre aux arguments d'un certain nombre de pays émergents sur le rattrapage que seule l'économie traditionnelle basée sur le pétrole pourrait apporter. L'Occident, rappelle-t-il, a développé un capital de connaissances dont toute la planète peut profiter et qui diminuera les investissements nécessaires dans ces pays pour assurer leur développement. Par ailleurs, ces pays en voie de développement sont plus menacés que les pays riches par les changements climatiques et ont donc un intérêt certain à investir dans de nouvelles formes d'énergie et dans un traité international protégeant le climat.

Bonne nouvelle pour le Québec, le développement de l'industrie hydro-électrique devrait être appuyé par une hausse des prix, croient les économistes, afin d'encourager une consommation responsable et d'engranger des revenus importants.

Dans son bureau, une petite photo nous montre Pierre Lasserre au sommet d'une haute montagne. D'autres montagnes restent à gravir.

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Site web du 4e Congrès mondial des économistes de l'environnement et des ressources naturelles

Site web du Centre de recherche en économie quantitative

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Source : Service des communications, UQAM

Catégories : Gestion, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 17 août 2010