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Carlos Duarte

Prairies marines


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Par Marie-Claude Bourdon

Ami de longue date de l'UQAM et nouveau docteur honorifique de la Faculté des sciences, le chercheur espagnol Carlos Duarte a contribué à révéler le rôle précieux joué par les plantes aquatiques pour protéger les berges et lutter contre les changements climatiques.

Dans l'environnement marin, les algues sont souvent considérées comme une nuisance. Mais pour Carlos Duarte, biologiste et professeur à l'Institut des études avancées méditerranéen à Majorque, en Espagne, ces plantes qui tapissent le fond des eaux peu profondes recèlent des richesses inestimables. «Leurs rôles sont multiples et essentiels au bon fonctionnement de l'écosystème», précise ce chercheur dont les travaux ont largement contribué à révéler l'importance de ces végétaux. Seagrass Ecology, un livre dont il est le coauteur, a été cité plus de 9 000 fois, ce qui lui a valu le titre de «scientifique hautement cité» décerné en 2005 par l'Institut d'information scientifique de Philadelphie.

Les prairies marines que forment les algues jouent trois rôles majeurs, explique le spécialiste de l'écologie marine. D'abord, les plantes servent à protéger les côtes. «Elles dissipent l'énergie des vagues lors des tempêtes tropicales et des ouragans et peuvent même atténuer l'effet des tsunamis.» Les plantes aquatiques préviennent aussi l'érosion en stabilisant les sédiments au fond de l'eau. «Ce rôle de protection est particulièrement important dans le contexte actuel de réchauffement climatique, où le niveau des océans a tendance à augmenter. En fait, les plantes sont si efficaces pour lutter contre l'érosion et protéger les côtes qu'elles remplacent avantageusement les ouvrages de béton et de ciment construits à grands frais pour empêcher les régions côtières d'être inondées», affirme Carlos Duarte.

Avec des collègues, le chercheur a démontré que la restauration des herbiers marins coûte sept fois moins cher que la construction de digues. Sans compter qu'à long terme, les infrastructures construites par l'homme se dégradent et doivent être refaites, alors que les plantes aquatiques se régénèrent par elles-mêmes. «À ce que je sache, nous n'avons pas encore inventé de ciment qui se répare tout seul!» lance le scientifique en riant.

Puits de carbone

Deuxième rôle majeur : les prairies marines constituent de formidables puits de carbone. «Elles ont une capacité phénoménale d'absorption des CO2, bien plus grande que celle des forêts, même de l'Amazonie! révèle le professeur. C'est pourquoi nous pensons qu'on peut atténuer l'ampleur des changements climatiques en faisant pousser des plantes aquatiques.»

Déjà, dans certains pays d'Amérique latine, en Espagne et en Inde, on a commencé à restaurer la végétation des zones côtières. «Je travaille avec la Banque mondiale et avec les Nations Unies à la mise sur pied d'un nouveau fonds qui permettrait d'investir dans les herbiers marins pour la séquestration du carbone et la protection des berges», indique Carlos Duarte.

Les prairies marines constituent également, et c'est leur troisième rôle majeur, des pouponnières idéales pour toutes sortes d'espèces de poissons, de crustacés et de coquillages. «Elles assurent la reproduction de ressources économiques importantes pour les pêcheurs», note le chercheur. Mais ce n'est pas tout : un autre projet du professeur Duarte, mené en collaboration avec la F.A.O., l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, vise à évaluer le potentiel des algues en tant que biocarburant. «Au lieu d'utiliser du maïs ou d'autres cultures vivrières pour nourrir nos autos, on aurait un biocarburant qui ne fait pas augmenter le prix des aliments de base, qui n'entre pas en compétition avec d'autres cultures pour l'utilisation du sol et de l'eau et qui ne contribue pas à la déforestation, comme c'est le cas en Indonésie avec la culture du palmier pour l'huile de palme.»

Une source d'alimentation

Les algues pourraient devenir une source d'alimentation non seulement pour les voitures, mais également pour les humains, croit le scientifique. «Nous en mangeons déjà dans les sushi, rappelle-t-il. Les Asiatiques sont de gros consommateurs de ces végétaux, excellents pour la santé, notamment en raison de leur richesse en OMEGA-3.»

Au moment de notre rencontre, au printemps, Carlos Duarte mettait la main aux derniers préparatifs d'une grande expédition qui doit le mener à faire le tour du monde avec une équipe constituée de 300 scientifiques représentant 32 instituts de recherche à travers le monde. Le but du périple : mesurer les effets des changements climatiques sur les océans.

Collaborateur de longue date de l'UQAM, Carlos Duarte a connu plusieurs professeurs du Département des sciences biologiques, dont Yves Prairie, Paul Del Giorgio (avec qui il a publié un article sur la respiration océanique dans la prestigieuse revue Nature, en 2002) et David Bird, à l'époque de leurs études de doctorat à McGill. Il avait découvert Montréal lors d'un stage à l'UQAM avec la professeure Dolores Planas, dans les années 80.

Échanges avec l'UQAM

Instigateur d'un protocole d'échange entre l'Université des Îles Baléares et l'UQAM - plus particulièrement le Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique (GRIL) - il a permis à de nombreux étudiants de notre université de participer à des missions océanographiques aux quatre coins du globe. Il en était le printemps dernier à son deuxième congé sabbatique en nos murs, et plusieurs professeurs du Département des sciences biologiques ont été accueillis dans ses laboratoires, en Espagne.

Au moment de notre rencontre, le puits de pétrole de BP dans le golfe du Mexique venait d'exploser et le pétrole s'échappait par millions de litres. À l'évocation de ce désastre, l'enthousiaste Carlos Duarte s'est assombri. «Ce qui est le plus regrettable, c'est que cette catastrophe s'est produite au printemps, en pleine saison de reproduction des espèces marines, alors que les animaux sont particulièrement fragiles.» À titre de président de la Société américaine de limnologie et d'océanographie, il comptait participer aux travaux d'évaluation des dommages. «Les côtes où le pétrole s'est déversé sont des écosystèmes très fragiles, dit-il. Les dommages seront beaucoup plus importants que dans un environnement rocheux. Les plantes aideront peut-être au processus de décomposition du pétrole, mais elles seront elles-mêmes très affectées.»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVII, no 1 (7 septembre 2010)

Catégories : Sciences, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 7 septembre 2010