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Joutes verbales en politique


Photo : Collection Assemblée nationale

Par Pierre-Etienne Caza

Peut-être l'a-t-on déjà oublié, mais, en mai dernier, les insultes pleuvaient entre Jean Charest et Pauline Marois. Geneviève Lemieux Lefebvre, elle, n'a pas oublié; elle a même pris des notes. C'est que la doctorante en linguistique travaille à une thèse portant sur le discours de valorisation et de dévalorisation à l'Assemblée nationale. Ce projet doctoral s'inscrit dans la foulée de son mémoire de maîtrise, intitulé «La qualification péjorative dans le discours politique en campagne électorale», rédigé sous la direction du professeur Paul Pupier, du Département de linguistique.

«Au départ, je souhaitais travailler sur la qualification péjorative dans le discours familial ou en milieu de travail, mais il n'est pas évident d'obtenir le consentement des gens afin de les enregistrer», souligne la doctorante. Le déclenchement des élections provinciales, en 2007, lui a offert une alternative intéressante en lui permettant de concilier discours politique et qualification péjorative. «Les politiciens emploient souvent des mots neutres d'un point de vue sémantique, mais l'utilisation qu'ils en font donne l'impression que les énoncés produits sont péjoratifs, que l'intention de communication est négative», explique la doctorante.

Durant la campagne électorale de l'hiver 2007 - soit du 21 février au 26 mars - la jeune chercheuse a enregistré tous les bulletins télévisés de 22 h de Radio-Canada et de TVA. «Au départ, je souhaitais travailler sur les discours de tous les politiciens, mais je me suis rapidement aperçue que ce sont d'abord les chefs de parti qui occupent l'espace médiatique, note-t-elle. Je me suis donc concentrée sur les interventions de Jean Charest, Mario Dumont et André Boisclair.»

Reproches et critiques

Geneviève Lemieux Lefebvre a ainsi obtenu 158 extraits, dans lesquels elle a identifié 168 énoncés péjoratifs, répartis à peu près également entre les trois chefs. L'analyse de ces énoncés lui a permis de faire ressortir cinq catégories : reproche et accusation, critique, insulte, ironie et moquerie, menace et avertissement. «Les formes de qualification péjorative qui reviennent le plus sont le reproche et la critique, affirme-t-elle. Dans le premier cas, on tient pour responsable quelqu'un d'une situation inadéquate, tandis que dans le second, on pointe un état de fait jugé déplorable sans toutefois pointer de responsable.»

L'insulte, qui a été recensée à une seule reprise dans son échantillon, est un acte de langage visant à offenser un adversaire, note l'étudiante. «Or, en politique, il faut être très prudent afin de ne pas s'aliéner le public. C'est la même chose pour l'ironie, qui est complexe à utiliser et qui peut être mal interprétée.»

L'avertissement et la menace sont en revanche des formes un peu plus utilisées. «En campagne électorale, la conséquence logique derrière chacune des menaces est souvent la même : la possibilité de ne pas être élu ou réélu», explique la chercheuse. Par exemple, ces propos tenus par Jean Charest : Si André Boisclair choisit d'aller sur les questions d'intégrité, ben y va s'faire répondre.

La moquerie est aussi utilisée fréquemment, surtout lors de rassemblements partisans, lorsque les chefs s'amusent aux dépens de leurs adversaires. Peu après le traditionnel débat télévisé, Jean Charest, qui venait de visiter une usine à Bécancour où un travailleur l'avait interpellé à propos d'un enjeu électoral, a tenu à préciser : Chacun a droit a son opinion, han? Ça a été euh... ça a été mon adversaire dans les débats le plus coriace d'la semaine.

«Le discours politique demeure somme toute assez courtois, conclut la doctorante. Les actes de langage des politiciens en campagne électorale s'appuient sur des faits concrets connus de tous, sur des actes passés bien documentés ou des allocutions auxquels le public peut se référer. Et le désir ne pas déplaire à l'électorat influence le choix des formes de qualification péjorative employées par les politiciens, qui ne veulent surtout pas être mal interprétés.» Autrement dit, l'ironie et l'insulte constituent des terrains glissants, tandis que le reproche et la critique font figure de langue de bois du discours péjoratif.

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVII, no 2 (20 septembre 2010)

Catégories : Sciences humaines, Étudiants

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 20 septembre 2010