
Vincent Romani
Photo : Nathalie St-Pierre

L'Université de Naplouse en Cisjordanie.
Les bonnes raisons ne manquaient pas pour choisir Vincent Romani à titre de directeur du nouvel Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand. Ce jeune professeur, embauché récemment par le Département de science politique, possède une expérience de terrain de huit années en Syrie, en Égypte et en Palestine. Il est aussi l'un des rares chercheurs qui s'intéressent au système d'enseignement universitaire dans les pays arabes, notamment dans les territoires palestiniens.
«Ma curiosité pour le Moyen-Orient remonte à mes études de lycée à Paris, où j'ai fréquenté plusieurs jeunes d'origine arabe dans des foyers d'étudiants», raconte celui qui a fait son doctorat à l'Université Paul-Cézanne, à Aix-en-Provence, principal pôle de recherche en France sur le monde arabe et musulman.
Vincent Romani est l'auteur d'une thèse sur le développement des sciences sociales dans les territoires palestiniens occupés militairement par Israël. Le soulèvement populaire de l'automne 2000 (seconde Intifada), l'a incité à développer par la suite un autre champ de recherche concernant les impacts de 60 années de violence sur les sociétés palestinienne et arabe.
À partir de la décennie 1970, les universités palestiniennes connaissent un fort taux de croissance. En 2006, près de 100 000 étudiants les fréquentent en Cisjordanie et à Gaza. Comment le peuple palestinien, qui n'a pas d'État et qui vit dans des conditions de violence quasi permanentes, peut-il produire une élite intellectuelle?
«Après la création d'Israël, en 1948, les Palestiniens des territoires occupés et de la diaspora ont développé une sorte d'obsession pour l'éducation, souligne le jeune chercheur. Pour eux, une formation universitaire constitue un bien d'une valeur inestimable. Contrairement à une terre ou à une maison, disent-ils, un diplôme ne peut pas être volé ni détruit.»
Les universités palestiniennes évoluent toutefois dans une société fragmentée en une multitude d'enclaves urbaines séparées les unes des autres et contrôlées militairement par les Israéliens, note Vincent Romani. «Ce sont les pays de la péninsule arabique qui, ayant besoin d'une main-d'œuvre qualifiée (d'ingénieurs notamment), embauchent les diplômés palestiniens. Ceux-ci vivent difficilement l'exil. Certains conservent l'espoir d'un retour dans leur patrie d'origine pour contribuer à sa libération, tandis que d'autres, animés davantage par une logique de survie, cherchent avant tout la réussite personnelle.»
En Palestine, comme dans l'ensemble du monde arabe, l'éducation supérieure a été perçue historiquement comme un outil d'affirmation nationale et de développement, rappelle le politologue. Cela dit, sous l'effet de la mondialisation, deux logiques s'affrontent : une logique nationaliste, qui plaide pour le développement d'universités autochtones, et une logique internationale, favorable aux modèles étrangers (européen et américain), à la privatisation et à la mobilité des étudiants.
Selon Vincent Romani, «plusieurs observateurs se demandent si les nouveaux établissements universitaires, dont le nombre a augmenté au Moyen-Orient depuis le milieu des années 90, constitueront une menace pour les régimes autoritaires de la région ou deviendront de nouveaux instruments de contrôle de la population, comme il en existe déjà dans certains pays où les programmes d'étude sont imposés et les professeurs recrutés à partir de critères politiques.»
Tout en poursuivant ses propres projets, la nouvelle recrue du Département de science politique entend développer deux grands axes de recherche dans le cadre des travaux de l'Observatoire : mesurer les impacts de la mondialisation dans la région et étudier les différentes dynamiques de violence.
Vincent Romani présidera, le 25 octobre prochain, à la Salle des Boiseries, une conférence d'Adi Ophir, professeur de philosophie à l'Université de Tel-Aviv, intitulée «The Power of Inclusive Exclusion : Humanitarian Aspects of the Israeli Rule in the Occupied Palestinian Territories».
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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVII, no 3 (4 octobre 2010)
Catégories : Politique et droit, Professeurs
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