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Michael Friesner
Photo : Nathalie St-Pierre

Contacts linguistiques


Photo : Nathalie St-Pierre

Par Marie-Claude Bourdon

Élevé à Hollywood, en Floride, la jeune recrue du Département de linguistique Michael Friesner aime les langues depuis qu'il parle ou presque. À la petite école, déjà, il étudiait l'espagnol. Puis, il a fait de l'italien, un peu de russe, d'hébreu, de japonais, d'allemand et de langue des signes américaine. Il a étudié le français de France, mais il connaît aussi par cœur le français québécois, ses particularités, son vocabulaire et ses accents qu'il a d'abord entendus dans les rues de Hollywood, une des communautés floridiennes comptant la plus forte concentration de Québécois fuyant l'hiver.

Plus encore que les langues comme telles, ce qui intéresse Michael Friesner, c'est la variation linguistique, «c'est-à-dire les variations d'une même langue parlée en différents endroits, par différentes classes sociales ou différents groupes». La variation linguistique provient entre autres du contact entre les langues. Entre le français et l'arabe en France, par exemple, le français et le flamand en Belgique ou le français et l'anglais au Canada.

«Pour qui s'intéresse au contact linguistique, Montréal est un terrain de rêve», souligne le jeune professeur, qui a appris à aimer la ville alors qu'il fréquentait Dartmouth, un collège du New Hampshire situé à trois heures au sud de la métropole. Dans sa thèse de doctorat, complétée à l'Université de Pennsylvanie sous la direction de Gillian Sankoff, une linguiste originaire de Saint-Lambert, il a examiné les influences sociales et linguistiques sur la prononciation des mots empruntés à l'anglais en français montréalais.

Party ou par-té?

«À Montréal, on ne prononce pas le mot party de la même façon qu'à Gatineau ou Québec, observe le chercheur. On prononce la première syllabe à l'anglaise, comme à Gatineau, mais le ty devient , alors qu'à Gatineau on prononce le mot totalement à l'anglaise, y compris la finale. À Québec, on dit carrément par-té : même le ar n'est pas prononcé à l'anglaise.» Si le français montréalais a beaucoup été étudié par les linguistes, relativement peu d'études ont porté sur l'influence de l'anglais. «La question politique explique une certaine réticence à aborder ce sujet, dit le professeur. C'était plus facile pour quelqu'un venant de l'extérieur comme moi.»

Invasion étrangère

Dans ses recherches actuelles, Michael Friesner collabore avec des chercheurs en sociolinguistique de l'Université d'Ottawa à un projet visant à comparer la prononciation des mots étrangers en français entre des enregistrements datant de 1940 et des enregistrements contemporains. «Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, on n'observe pas d'invasion de l'anglais, dit Michael Friesner. Par contre, on voit apparaître beaucoup de mots d'autres origines que l'anglais, entre autres des mots espagnols comme salsa, burrito ou merengue

Ce phénomène s'observe aussi en anglais et dans les autres langues. «Ce n'est pas parce qu'une langue emprunte à une autre qu'elle disparaît, souligne le professeur. Le japonais a emprunté énormément de mots à d'autres langues. Pourtant, le japonais reste le japonais. Et, historiquement, l'anglais a emprunté la moitié de son vocabulaire au français!»

Une langue disparaît non parce qu'elle devient une autre langue, mais parce que ses locuteurs ne la parlent plus, ou de moins en moins, et que les enfants ne l'apprennent plus ou refusent de la parler. Une langue dont les locuteurs n'arrivent plus à formuler une phrase complète se perd à la génération suivante. «Ce danger, qui guette effectivement plusieurs langues autochtones, ne menace pas le français québécois», souligne Michael Friesner.

Chic ou fancy?

Pourquoi utilise-t-on des mots d'une autre langue? Pour différentes raisons, sociales et linguistiques. Il se peut que le concept n'existe pas dans la langue originale. Ainsi, au Japon, les portes traditionnelles coulissantes ont leur nom en japonais, mais le mot désignant la porte qui s'ouvre et se ferme en pivotant sur son axe, une nouveauté importée de l'Occident, est door.

Parfois, c'est pour des questions de prestige qu'on emprunte un mot. En français, on dira que quelque chose est très fancy. Et l'anglais fait la même chose quand il utilise le mot chic, tellement plus fancy! D'autres fois, ce sont des nuances sémantiques qui font qu'on choisira un mot emprunté à l'anglais plutôt que l'équivalent français. «On parlera d'un show de musique rock, mais pas d'un show de ballet classique!», illustre le linguiste.

À ses yeux, aucune variété de langue n'est supérieure à une autre, que ce soit le français parisien ou le français montréalais parlé dans certains quartiers ethniques de la métropole. «On peut bien s'exprimer dans toutes les variétés d'une langue, dit-il. Et toutes les langues changent, que ce soit par contact ou en raison des changements linguistiques propres à une communauté. On ne parle pas comme nos ancêtres et c'est naturel.»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVII, no 5 (1 novembre 2010)

Catégories : Sciences humaines, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 1 novembre 2010