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Le sexe à l'université


Caricature de Gaboury extraite du journal étudiant Sexpause, vol. 1, no 1, octobre 1983. UQAM. Service des archives et de gestion des documents.

Par Claude Gauvreau

Auteure à succès, conférencière et Prix Reconnaissance 2007 de la Faculté des sciences humaines, la sexologue Jocelyne Robert (B.A. sexologie, 1982) garde un souvenir ému de son passage à l'UQAM, à la fin des années 1970. «Je frôlais la trentaine, j'occupais un emploi de relationniste qui ne répondait plus à mes attentes et j'avais envie de me recycler, raconte-t-elle. J'ai été immédiatement séduite par le programme de baccalauréat en sexologie de l'UQAM, qui cherchait à démédicaliser la sexualité en intégrant ses dimensions personnelles, sociales et culturelles.»

L'entrée de la sexualité comme objet d'étude dans le monde universitaire québécois coïncide avec la création de l'UQAM, en 1969. Celle-ci devient alors la première université en Amérique du Nord à offrir une formation de premier cycle en sexologie. «Hormis les prêtres et les médecins, qui parlait de la sexualité à cette époque?, demande André Dupras (B.Sp. enseignement - sexologie, 73; M.A. science politique, 77), professeur au Département de sexologie. La soif de connaissances était grande et l'enseignement de la sexologie était attendu. L'UQAM voulait participer au mouvement de modernisation de la société québécoise et se distinguer des autres universités en développant un nouveau champ de connaissances.»

Exit la chasteté

La plupart des jeunes adultes des années 40 et 50 avaient été éduqués dans l'ignorance, le déni du corps et la valorisation de la chasteté, rappelle le professeur. Ceux des années 60 aspiraient à des relations fondées sur l'autonomie et la satisfaction réciproque. Ils souhaitaient également une éducation sexuelle moderne qui puisse préparer à une vie de couple épanouissante.

Pour assurer le succès de cette éducation, il importait d'offrir une formation adéquate aux futurs enseignants. C'est pourquoi l'UQAM, dans le cadre de son programme de formation des maîtres, s'est consacrée dès ses débuts à la formation de pédagogues spécialisés en sexologie.

En septembre 1969, le module éducation-sexologie accueille une cinquantaine d'étudiants. Pour obtenir un baccalauréat spécialisé (sexologie) en enseignement, ils doivent suivre 20 cours de psychopédagogie et 10 cours de sexologie (la proportion s'inversera dans les années suivantes, donnant plus de place à la sexologie).

«Au début, les étudiants étaient majoritairement des garçons», se souvient André Dupras, un diplômé des premières cohortes qui s'intéresse aujourd'hui à l'histoire de sa discipline. «Mais la sexologie s'est rapidement féminisée, comme d'autres disciplines des sciences humaines telles que la psychologie et le travail social. Elle a fait écho au mouvement d'émancipation des femmes, aux questionnements concernant la reproduction, la contraception et l'avortement.»

La sexologie était une discipline nouvelle et méconnue, souligne Jocelyne Robert. «Même au tournant des années 80, peu nombreux étaient ceux qui avouaient étudier en sexologie. Hors de l'université, les étudiants étaient perçus comme des personnes obsédées par le sexe ou aux prises avec des problèmes sexuels. Des rumeurs circulaient à l'effet que nos cours étaient des laboratoires où on expérimentait des choses pas très catholiques!», raconte-t-elle en riant. «Certains nous regardaient avec un sourire en coin, d'autres estimaient qu'enseigner la sexologie était une pure fantaisie», ajoute André Dupras.

Selon Josée Lafond, vice-doyenne aux études à la Faculté des sciences humaines et également professeure au Département de sexologie, différents chercheurs universitaires (en médecine, en psychologie ou en criminologie) s'intéressaient déjà à la sexualité humaine, mais de façon compartimentée. «L'arrivée d'un département de sexologie à l'UQAM a favorisé le développement de programmes de baccalauréat et de maîtrise dont l'originalité repose, depuis toujours, sur une approche multidisciplinaire par l'étude des dimensions biologiques, psychologiques et sociologiques de la sexualité.»

Avec l'organisation de stages professionnels, d'abord dans les écoles, puis dans le réseau des affaires sociales et de la santé, la formation a pris toute sa force et son sens, poursuit la vice-doyenne. «Les étudiants ont pu ainsi acquérir une formation pratique en relation d'aide, en thérapie et en éducation sexuelle, ainsi qu'une connaissance concrète des milieux dans lesquels ils étaient appelés à intervenir.»

Une clinique ouverte à tous

Le Département de sexologie a également innové en créant la Clinique de sexologie de l'UQAM en 2006. Lieu de recherche et de stages, la clinique offre aujourd'hui des services de consultation tant à la collectivité de l'UQAM qu'à la population montréalaise.

Jeune professeur du Département, Martin Blais estime que l'UQAM a été un fer de lance dans le développement de la recherche en sexologie au Québec. «Celle-ci a véritablement pris son envol au début des années 80, à une époque où le VIH/Sida commençait à faire des ravages», rappelle-t-il.

Après avoir connu la libéralisation sexuelle des années 60 et 70, les sociétés industrialisées découvrent alors, avec stupeur, que le sexe comporte aussi des risques.

Au début des années 90, les thématiques de recherche se diversifient, reflétant l'émergence de problématiques sociales comme la sexualité des jeunes, les abus et agressions sexuelles, la prévention des grossesses adolescentes et l'homosexualité. Depuis dix ans, on s'intéresse notamment à l'homophobie - à l'école et dans le milieu de travail -, à l'hypersexualisation et à l'impact des nouvelles technologies de communication sur la sexualité. «Par-delà la diversité des thèmes, la promotion de la santé sexuelle est devenue l'un des principes organisateurs de la recherche», observe Martin Blais.

Un enjeu moral

La sexualité des jeunes représente un nouvel enjeu moral et suscite le débat au sein de la communauté scientifique et dans la société en général. Jocelyne Robert, qui plaide en faveur du retour des cours d'éducation sexuelle (disparus des programmes scolaires depuis 1994), estime que les jeunes d'aujourd'hui continuent d'être placés face à l'angoisse et aux peurs liées à la sexualité. Certains chercheurs, comme Francine Duquet, une professeure du Département qui a mené des recherches sur la question, dénoncent l'omniprésence de la sexualité dans les médias, en particulier l'hypersexualisation et ses effets nocifs sur la santé mentale et physique des adolescents. D'autres, comme Martin Blais, critiquent le discours «alarmiste et conservateur» sur la sexualité des ados. «La majorité des jeunes, dit-il, ont une vie sexuelle et des valeurs morales similaires à celles de la génération précédente. Leur principal modèle de référence, lequel est d'ailleurs dominant dans les médias, demeure la sexualité conjugale plutôt que la sexualité sans amour.»

Chose certaine, les chercheurs en sexologie, quelle que soit leur approche, sont animés par le souci de partager leurs connaissances avec la communauté, souligne Martin Blais. Leurs travaux ont eu des impacts importants dans différents milieux, notamment les organismes travaillant avec les personnes atteintes du sida et les Centres jeunesse, qui font de la prévention en matière de violence et d'agressions sexuelles.

«La pertinence sociale de la sexologie est maintenant largement reconnue et son apport scientifique n'est plus mis en doute, tant au Québec qu'à l'international, soutient André Dupras. Un ordre professionnel des sexologues verra bientôt le jour et la création par l'UQAM d'un premier doctorat en sexologie devrait donner une nouvelle impulsion à la recherche et assurer la formation d'une relève professorale.»

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Source : Magazine Inter-, Automne 2010-- Volume 08-- Numéro 02

Catégories : Sciences humaines, Prix reconnaissance, Diplômés, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 15 novembre 2010