
Julian Durazo-Herrmann
Photo: Nathalie St-Pierre

Quelques héros de la Révolution mexicaine, dont Pancho Villa et Emiliano Zapata, au Palais National, à Mexico.
Photo: Library of Congress
Le 20 novembre, on fêtera le centenaire de la Révolution mexicaine. Mais que célèbrera-t-on, au juste? Inégalités persistantes, violence liée à la lutte contre les cartels de la drogue, privatisations - on parle même de privatiser PEMEX, la compagnie née de la nationalisation de l'industrie pétrolière, un symbole puissant -, progression chaotique de la démocratie : on est encore loin de la société juste et égalitaire dont rêvaient les héros de la Révolution.
«Le gouvernement conservateur actuellement au pouvoir, dont le projet politique va à l'encontre du projet révolutionnaire, associe la célébration du centenaire de la Révolution à celle du bicentenaire de l'Indépendance de l'Amérique latine, qui tombe à peu près en même temps, ce qui fait qu'on ne sait pas trop ce que l'on célèbre», note Julian Durazo-Herrmann, un jeune professeur du Département de science politique, en poste à l'UQAM depuis trois ans. «Sans nier l'importance historique de l'Indépendance, on peut dire qu'il y a une intention politique dans le fait d'associer les deux événements.»
Lui-même d'origine mexicaine, le chercheur rattaché à la Chaire Nycole-Turmel sur les espaces publics et l'innovation politique organisait le mois dernier un colloque international pour dresser un bilan de cette révolution qui a marqué l'imaginaire latino-américain. Historiens, anthropologues, sociologues et politologues, entre autres, ont échangé leurs perceptions sur le thème «Cent ans de révolution - Ruptures et continuités au Mexique».
«Comme l'a dit notre conférencier vedette, Adolfo Gilly, professeur à l'Université nationale autonome du Mexique, la Révolution mexicaine n'a pas été une révolution idéologique comme la Révolution russe ou cubaine, rapporte Julian Durazo-Herrmann, mais a résulté d'un ensemble de rébellions de diverses origines qui ont touché l'ensemble du territoire (ou presque) et qui, dans le cours des événements, se sont donné un cadre commun de revendications.»
La Révolution a transformé la société mexicaine, mais, sous plusieurs aspects, le bilan qu'on peut en faire cent ans plus tard demeure mitigé. Ainsi, alors qu'un parti socialiste du Yucatan avait donné pour la première fois le droit de vote aux femmes, dans les années 1910, le gouvernement de cet État vient d'adopter une loi plus sévère contre l'avortement.
«Comme très peu de femmes étaient éduquées, les avancements qu'elles ont obtenus sur papier ont été restreints dans les faits par le poids de la tradition, observe le chercheur. Le mouvement engendré par la Révolution n'a pas généré assez d'appuis pour s'ancrer dans la société. Et c'est un processus qu'on a vu se répéter dans plusieurs autres domaines, comme le droit des indigènes ou le droit du travail.»
Aida Hernandez Castillo, professeure invitée au Département de science politique et spécialiste des femmes indigènes du Chiapas, a prononcé une conférence sur les promesses non tenues de la Révolution à l'égard des peuples indigènes. «Pour eux, la Révolution n'a pas été synonyme de profondes transformations sociales, note Julian Durazo-Herrmann. Et quand elle l'a été, ce n'était pas forcément à leur avantage. Tout un processus de mexicanisation forcée des peuples indigènes a accompagné la Révolution.»
Dans ses propres recherches, le politologue se questionne sur les conditions qui assurent le maintien de régimes autoritaires dans certains États du Mexique, en dépit de la transition démocratique qui a permis, au niveau fédéral, de mettre fin au règne du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI). «Je m'intéresse entre autres au cas de l'État de Oaxaca, où un mouvement populaire a été sévèrement réprimé en 2006», précise le chercheur. Selon lui, c'est l'extrême fragmentation de la société, multiethnique et divisée entre ruraux et urbains, qui explique l'échec des revendications démocratiques dans cet État.
«Les organisations sociales ont peu de liens entre elles et sont donc isolées face au pouvoir, dit Julian Durazo-Herrmann. Pendant que certains groupes s'insurgent, les autres, qui ne conçoivent pas d'alternative, préfèrent la stabilité au risque de désordre. Ils sont prêts à tolérer l'autoritarisme en échange d'une garantie de gouvernance.»
Sur la scène économique, le Mexique est loin d'avoir connu le décollage espéré avec la signature de l'ALENA. Dans le domaine de l'agriculture, sauf pour certains produits de niche, c'est la catastrophe. Pendant ce temps, le gouvernement de droite au pouvoir depuis 2000 adopte des mesures restrictives et privatise les régimes de retraite, un des acquis de la Révolution.
Même si la situation du Mexique peut susciter le pessimisme, «le pays n'est pas en train de sombrer dans le chaos», affirme le chercheur. Dans certains États, comme en Basse-Californie ou au Guanajuato, la transition démocratique est plus avancée qu'au niveau fédéral. Récemment, la Ville de Mexico a adopté une réforme de son code civil permettant aux couples homosexuels d'adopter des enfants, ce qui constitue une avancée importante des droits dans ce pays très religieux aux mœurs conservatrices. «Même la guerre contre la drogue, aussi macabre soit-elle, cache le fait que la société continue à fonctionner, y compris à Ciudad Juarez», dit Julian Durazo-Herrmann.
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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVII, no 6 (15 novembre 2010)
Catégories : Politique et droit, Professeurs
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