
Jacques Beauchemin
Photo: Nathalie St-Pierre

Le métro de Montréal, un des grands chantiers de la Révolution tranquille: inauguration en 1966 de la station de métro Berri-de-Montigny, rebaptisée Berri-UQAM. Photo: Centre d'archives de Montréal
Il y a 50 ans débutait la Révolution tranquille. Notre perception du Québec d'aujourd'hui dépend en bonne partie de la façon dont on définit cette période et du bilan que l'on en fait, questions qui suscitent le débat. Si certains défendent le modèle québécois issu de la Révolution tranquille, d'autres, qui prônent le désengagement de l'État, la privatisation de services publics et le tout au marché, le remettent en question.
Selon Jacques Beauchemin, professeur au Département de sociologie, il est sain de faire l'examen critique de la Révolution tranquille pour éviter de se vautrer dans l'autosatisfaction. Mais le procès que certains lui intentent aujourd'hui est injuste, affirme celui qui a participé à la série de grandes conférences publiques, La Révolution tranquille, 50 ans d'héritages, présentée jusqu'en décembre par l'UQAM et par Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
La dynamique fondamentale de la Révolution tranquille était émancipatrice parce que porteuse d'un projet de démocratisation et de justice sociale, rappelle le professeur. «Si la Conquête et l'échec des Rébellions ont été des moments fondateurs dans l'histoire du Québec, la Révolution tranquille a représenté un moment de refondation en raison des mutations profondes qui se sont produites sur les plans économique, politique, social, culturel et identitaire. Le Québec dans lequel nous vivons aujourd'hui, c'est le Québec qui s'est réinventé en 1960.»
Comme d'autres intellectuels québécois, Jacques Beauchemin ne croit pas que la Révolution tranquille ait permis l'avènement de la modernité au Québec. «La société québécoise de 1960 était déjà une société pleinement moderne, industrialisée et urbanisée, mais conservatrice. La Révolution tranquille permettra de rompre avec ce conservatisme.» Entre 1960 et 1966, rappelle-t-il, les Québécois transforment l'État en un levier de développement économique et social et lancent un train de réformes pour répondre aux nouveaux besoins du Québec : création du ministère de l'Éducation, de l'assurance-hospitalisation et de la Caisse de dépôt et de placement, nationalisation complète de l'électricité et développement d'une culture ouverte sur le monde que symbolise l'exposition universelle de 1967.
Certes, reconnaît le sociologue, comme tout grand projet de société, la Révolution tranquille a produit des effets pervers - coûts astronomiques du système de santé, polyvalentes surpeuplées, dette publique élevée, mais «c'est tout de même grâce à elle si davantage de fils et de filles de travailleurs fréquentent aujourd'hui l'université, si nos vieux jours sont moins angoissants, si nous sommes mieux soignés que ne l'ont été nos parents et nos grands-parents et si notre niveau de vie s'est amélioré depuis 50 ans. Elle a enfin permis de bâtir un État garant à la fois du bien commun et de la pérennité de notre collectivité. À partir de la Révolution tranquille, la majorité des citoyens ne se définissent plus comme des Canadiens français, mais comme des Québécois habitant un territoire national.»
En même temps qu'elle a sonné l'heure de la libération, la Révolution tranquille a aussi entraîné le rejet en bloc du passé canadien-français. Jacques Beauchemin estime pour sa part qu'il est nécessaire de se réconcilier avec certains aspects de ce passé. «Cela ne signifie pas qu'il faille retourner à la messe ou admirer le cardinal Ouellet. Cependant, nous devons reconnaître que notre stratégie de survivance depuis la Conquête s'est appuyée en grande partie sur l'Église catholique, qui a constitué une sorte de bouclier nous protégeant des forces d'assimilation.»
Si l'ancien monde canadien-français est synonyme de défaites et de noirceur, si l'héritage de la Révolution tranquille est principalement négatif, comme certains le prétendent, de quel passé pouvons-nous nous réclamer? demande le chercheur. «Pourquoi cet étrange divorce d'avec soi-même? On ne construit pas l'avenir d'une société sur l'oubli ou le rejet du passé.»
Selon Jacques Beauchemin, de nouveaux enjeux confrontent actuellement le Québec : la mondialisation, le déclin démographique, le développement durable et, surtout, l'aménagement du pluralisme. Quel doit être le rapport de la majorité francophone aux minorités? Jusqu'à quel point sa volonté d'affirmation est-elle légitime? «Plus personne ne scande le slogan Le Québec aux Québécois, si populaire dans les années 60 et 70, car la définition de ce qu'est un Québécois est devenue problématique», observe le professeur.
Le Québec d'aujourd'hui forme une société essoufflée, en manque d'utopies, affirme Jacques Beauchemin. «C'est une société relativement bloquée, un peu comme l'était la société canadienne-française en 1960. La souveraineté du Québec pourrait incarner une nouvelle refondation de la société québécoise, mais encore faut-il savoir au nom de quels idéaux on veut construire un nouveau pays.»
![]()
Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVII, no 7 (29 novembre 2010)
Catégories : Sciences humaines, Professeurs
![]()