
Vincent Romani
Photo: Nathalie St-Pierre

Josiane Boulad-Ayoub
Photo: Nathalie St-Pierre

Manifestation au Caire, le 11 février dernier, pour exiger le départ du président Hosni Moubarak.
Photo: Getty Images/Chris Hondros
Contrairement à d'autres observateurs, Vincent Romani n'a pas été surpris par le soulèvement du peuple égyptien. Directeur de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, dont le lancement officiel aura lieu le 24 février prochain, ce professeur de science politique connaît bien l'Égypte, où il a vécu de 2004 à 2008. «Comment le régime de Moubarak a-t-il pu tenir si longtemps? C'est la question que je me pose», dit-il.
Dans les rues du Caire, des milliers de gens vivent sur le trottoir ou s'entassent à dix dans des abris de fortune de cinq mètres carrés, décrit-il. Un Égyptien appartenant à la classe moyenne doit débourser l'équivalent de six mois de salaire pour subir un examen médical. «Véritable baril de poudre, l'Égypte est un pays marqué par une grande violence dans les rapports sociaux, une violence de classe qui transcende tous les autres clivages, religieux y compris», affirme Vincent Romani.
La professeure Josiane Boulad-Ayoub, du Département de philosophie, abonde dans le même sens. Née en Égypte, la titulaire de la Chaire UNESCO d'étude des fondements de la justice et de la société démocratique retourne régulièrement dans son pays d'origine pour visiter sa mère et l'un de ses frères, qui vivent à Alexandrie. «Lors de mes derniers séjours, j'ai été frappée par la croissance des inégalités sociales, dit-elle. Une richesse ostentatoire, celle d'une petite élite, s'étale sans vergogne devant les yeux d'un peuple de plus en plus appauvri.»
Vincent Romani évoque plusieurs facteurs pour expliquer la colère du peuple égyptien. «Quand Nasser prend le pouvoir au début des années 50, il met en place un programme de réformes comportant trois grands volets : l'indépendance nationale, avec notamment la nationalisation du canal de Suez, la réforme agraire, qui vise à redistribuer une partie des terres aux paysans, et une plus grande justice sociale, qui repose sur une sorte d'État-providence.» Mais ces projets seront remis en cause dès les années 70, après la mort de Nasser. «Le régime de Sadate a favorisé le développement d'un capitalisme sauvage et ouvert la porte aux capitaux américains», rappelle Josiane Boulad-Ayoub, et ce, dans un contexte de croissance démographique non maîtrisée.
«Principal pilier de l'État, financée par les Américains, l'armée égyptienne a acquis au fil des ans un pouvoir économique invisible qui lui permet de contrôler près de 50 % de l'appareil de production, tandis que des secteurs entiers de l'économie sont passés entre les mains du privé, note Vincent Romani. La dernière assemblée nationale égyptienne n'a d'ailleurs jamais compté autant d'hommes d'affaires. Grâce à l'immunité parlementaire, ils peuvent à la fois protéger et accroître leur butin.» Enfin, poursuit le politologue, une aristocratie foncière s'est reconstituée dans les années 90 en confisquant des terres appartenant auparavant aux paysans, si bien que la plupart d'entre eux vivent maintenant sous le seuil de la pauvreté avec moins de 2 dollars par jour.
Même s'il a été plutôt discret jusqu'à maintenant, le mouvement des Frères musulmans constitue la principale force d'opposition en Égypte, une force qui possède des racines populaires. «Les Frères musulmans, qui ont renoncé officiellement à la violence depuis 1978, savent qu'ils pourraient obtenir une majorité dans le cadre d'élections libres, souligne Vincent Romani. Dans leurs mosquées, ils donnent aux Égyptiens des services gratuits de santé et d'éducation que l'État n'offre plus. Ils touchent aussi une corde sensible en insistant sur l'importance de rapports humains fondés sur la probité et l'honnêteté.»
Tout en ayant des positions conservatrices en matière de mœurs, les Frères musulmans défendent un programme économique de type néolibéral, observe le professeur. «Pour eux, l'expérience turque constitue une référence, comme c'est le cas dans d'autres régions du monde arabe.»
Dans un pays où la moitié de la population a moins de 30 ans, il n'est pas étonnant que la jeunesse ait été le fer de lance de la révolte. Souvent bardés de diplômes, ces jeunes ne veulent pas seulement des emplois, soutient Josiane Boulad-Ayoub. «Ils aspirent aussi à une société plus libérale, moderne, qui soit au diapason des puissances occidentales. J'espère que leur révolution ne sera pas confisquée et qu'ils pourront joindre leurs forces à celles d'intellectuels éclairés.»
Vincent Romani se réjouit du départ de Moubarak, mais critique la personnalisation du pouvoir. «Le pouvoir est un système et la façon dont il s'exerce en Égypte ne changera pas nécessairement parce que Moubarak n'est plus là. On dit par ailleurs que l'armée contrôle désormais le pays, alors qu'elle n'a pas cessé de le dominer depuis 60 ans.»
Les changements en profondeur ne surviendront pas du jour au lendemain dans un monde arabe extrêmement diversifié, qui vit sous le joug de régimes autoritaires depuis des décennies, souligne le chercheur. «Mais les soulèvements en Tunisie et en Égypte démontrent au moins une chose : il est possible de se révolter.»
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Source : Journal L'UQAM, Journal L'UQAM, vol. XXXVII, no 11 (21 février 2011)
Catégories : Politique et droit, Sciences humaines, Professeurs
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