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Le fléau du décrochage!


Illustration : Mathieu Lavoie

Par Angèle Dufresne

On dit que le jeune qui décroche a beaucoup moins de chances de se trouver un emploi rémunérateur, à la mesure de ses capacités et talents. Il faut prendre garde toutefois de généraliser. Certains «grands» des milieux de l'art et de la science - pensons à Albert Einstein ou à Daniel Pennac (Chagrin d'école, 2007) - se sont sentis très à l'étroit dans le cadre scolaire et ont sous-performé ou même décroché, mais pour «raccrocher» autrement, et avec éclat, des années plus tard. Dans la très grande majorité des cas, cependant, le décrochage, qui touche 30 % des jeunes Québécois, produit les mêmes effets dévastateurs : estime de soi diminuée, insécurité, emplois précaires ou chômage, pauvreté, recours à l'aide sociale, moins bonne santé et délinquance pouvant conduire à la criminalité.

Les principales raisons qui poussent les jeunes à «foxer» au point de fuir l'école pour de bon sont archi-connues. Le manque de motivation à étudier, l'ennui, les retards accumulés au primaire, notamment en français, les échecs scolaires répétés concernent l'école au premier chef. Les toxicomanies, un emploi rémunéré, devenir parent-adolescent ou aidant naturel pour un parent malade sont du domaine de l'étudiant.

Au Canada, dix garçons décrochent pour six filles et le phénomène est deux fois plus répandu à la campagne qu'à la ville. Les populations les plus à risque sont les Amérindiens, les Québécois francophones (les garçons), les hispanophones à Toronto, ainsi que les enfants d'immigrants jamaïcains, portugais et haïtiens. La Colombie-Britannique a le plus faible taux de décrocheurs au secondaire - 6,2 % - mais aussi le plus haut pourcentage d'étudiants asiatiques du Canada, qui sont très rarement sujets au décrochage.

Intervenir tôt

Le phénomène de l'abandon scolaire comporte des composantes culturelles, sociales, économiques et personnelles. Pour la professeure Christa Japel, du Département d'éducation et formation spécialisées, les problèmes commencent très tôt, bien avant l'entrée à l'école. «Prendre des mesures au secondaire pour éradiquer le décrochage, c'est beaucoup trop tard», dit-elle. Des lacunes cognitives et comportementales sont déjà perceptibles chez les enfants fréquentant la garderie et c'est la raison pour laquelle elle plaide pour des services de garde de qualité partout au Québec, mais particulièrement pour les enfants à risque des milieux défavorisés.

Dans sa stratégie toute récente L'école, j'y tiens - Tous ensemble pour la réussite scolaire (2010), le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) reconnaît la nécessité «d'agir tôt» et indique sa volonté d'ajouter 15 000 places en services de garde d'ici 2013. Il s'agit «d'un pas dans la bonne direction», de constater Christa Japel, mais insuffisant, car on ne sait rien du type de garderies qui seront créées ni de la qualité des services qui seront offerts. Si on n'abaisse pas les ratios éducateurs/enfants, si aucun soutien supplémentaire n'est donné pour la formation du personnel - le nœud du problème de médiocrité des services à la petite enfance, à son avis - les sommes additionnelles versées par le MELS ne serviront qu'à «ajouter des bébelles» aux jouets des enfants.

Pour qu'un enfant arrive mieux préparé à l'école, l'idée n'est pas de lui apprendre à lire et à compter à quatre ans, mais de développer ses habiletés, son sens de l'observation, son attention, de le stimuler de façon globale, et ce, par le jeu, insiste Christa Japel. Selon elle, il faudrait miser davantage sur les maternelles quatre ans, en visant prioritairement les enfants de milieux démunis qui, bien souvent, ne fréquentent pas le réseau des services de garde. «Nous avons beaucoup de travail sur la planche pour offrir aux enfants de milieux défavorisés des maternelles quatre ans de qualité supérieure aux services qu'ils pourraient trouver dans certains bons CPE, dit-elle. Nous devons apprendre de nos erreurs. Les maternelles quatre ans existent ici depuis les années 70 et si elles n'ont rien donné, c'est qu'elles ne sont pas adaptées aux enfants qui en ont le plus besoin. Nous devons repenser entièrement la formule.»

Variable importante : la dépression

Pour Diane Marcotte, professeure au Département de psychologie, qui a suivi 800 jeunes sur une période de 11 ans, «la dépression à l'adolescence est la variable première pouvant mener à l'abandon scolaire au début du secondaire». Ici aussi, les problèmes débutent bien avant l'adolescence, mais la transition au secondaire est une étape cruciale pour les ados fragiles. C'est à cette période, où ils expérimentent souvent en même temps sexualité, alcool et drogues, qu'ils risquent le plus de voir leur motivation pour l'école diminuer, s'ils se sentent inadaptés.

Les jeunes souffrant d'anxiété et de dépression (un sur cinq au Québec) ne sont pas toujours faciles à identifier parce qu'ils ne dérangent pas la classe, la plupart du temps. La bonne nouvelle, de signaler Diane Marcotte, c'est que la très grande majorité de ceux qui reçoivent des services de santé mentale sont maintenant dépistés par les psycho-éducateurs et les travailleurs sociaux des écoles. «Il manque encore cruellement de psychologues scolaires, dit-elle, mais les enseignants sont plus à même aujourd'hui de reconnaître les symptômes de la dépression chez leurs élèves et de les orienter vers des programmes d'aide.»

Repenser l'école

Le gouvernement du Québec a investi 300 millions de dollars depuis 10 ans pour lutter contre le décrochage dans le cadre de la stratégie d'intervention Agir autrement (SIAA) et dans des programmes complémentaires au primaire. Non seulement la SIAA n'a pas atteint ses objectifs globaux d'accroître la réussite scolaire au secondaire, mais elle a induit quelques reculs embarrassants auprès de clientèles à risque. Quelque 69 écoles primaires et 64 écoles secondaires continueront toutefois à implanter Agir autrement, car la stratégie est maintenant intégrée à l'effort concerté national (L'école, j'y tiens, 2010) du MELS. Celui-ci vise, d'ici 2020, à ce que 80 % des jeunes Québécois obtiennent leur diplôme d'études secondaires avant l'âge de 20 ans.

Le professeur Jean Bélanger, du Département d'éducation et formation spécialisées, a participé avec une équipe de chercheurs montréalais à l'évaluation de la SIAA (2002-2007). Il nie que la stratégie ait été un gaspillage de fonds publics. «Tout changement en profondeur n'est pas instantané et celui que proposait la stratégie avait fait ses preuves, sur le long terme, aux États-Unis, en France et en Angleterre», fait-il remarquer. La SIAA devait donner des outils pour, notamment, réduire les conduites délinquantes et la consommation de drogues, et améliorer le climat scolaire et les relations entre pairs.

Pourquoi cela n'a pas fonctionné au Québec? Pour des tas de raisons, mais, entre autres, parce que la SIAA n'a pas été suivie correctement. Les écoles devaient faire un diagnostic des problèmes spécifiques de leur milieu, préparer une planification stratégique et un plan de réussite, avec des indicateurs d'évaluation pour permettre une reddition de comptes. La «décentralisation des pouvoirs vers l'école» n'a pas été suffisamment soutenue, et donc la réflexion et l'implantation de la stratégie n'ont pas pu se faire dans les temps et adéquatement.

Le problème principal, selon Jean Bélanger, découle de la culture même du milieu enseignant. Au Québec, on ne laisse pas «entrer l'évaluation dans la classe» et on n'a aucune obligation de formation continue. «Un enseignant peut s'absenter de la pratique pendant 20 ans et personne ne lui demande d'aller suivre quelques cours avant de reprendre son travail.» Il y a une énorme résistance à changer certaines pratiques.

Qu'auraient aimé avoir les décrocheurs avant de faire leur saut dans le vide? Une étude américaine qui a sondé 500 d'entre eux (The Silent Epidemic : Perspectives of High School Dropouts, 2006) place tout au haut de la liste : de bons profs, des situations d'apprentissage calquées sur la vraie vie, plus d'encadrement et d'exigences de la part de l'école, une meilleure communication école/famille et un mentorat enseignants/élèves plus valorisant.

«Pour faire mieux, il faudrait aussi réduire la taille des écoles (notamment les polyvalentes de 2000 élèves, une aberration!), rehausser la formation des enseignants, qui est insuffisante, et introduire dans les classes l'ami critique, c'est-à-dire des professionnels qui verraient à évaluer les enseignements, dit le professeur Bélanger. Mais ceci est tabou au Québec.»

 

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Une stratégie gagnante

Dans les communautés cries du nord du Québec, plus de 90 % des élèves décrochent. Vous avez bien lu! Les classes se vident progressivement de septembre à juin, aussi bien des élèves que des enseignants, de sorte qu'à peine 8 % des jeunes terminent leur secondaire en cinq ans.

Alanah Heffez, étudiante à la maîtrise en éducation, a développé un programme d'activités grâce à l'appui de Fusion Jeunesse Québec (FJQ) dans trois communautés cries - Waskaganish, Waswanipi et Oujé-Bougoumou - à 9, 12 et 14 heures de voiture de Montréal.

Diplômée d'un bac en sciences de l'environnement de McGill et d'un certificat en éducation relative à l'environnement de l'UQAM, Alanah dirige les secteurs anglophone et nordique de FJQ. Soutenu par huit universités québécoises et par le secteur privé, cet organisme fondé en 2008 pour lutter contre le décrochage scolaire déploie des stagiaires dans une vingtaine d'écoles secondaires de la région montréalaise principalement. Cette année, une dizaine d'étudiants et de diplômés de l'UQAM, venant de plusieurs disciplines, participent aux divers programmes de Fusion Jeunesse.

Alanah a programmé des activités en théâtre et en danse, inexistantes dans le Nord, et une activité de communication (pour appuyer l'alphabétisme) avec les jeunes Cris. Les stagiaires qui l'accompagnent participent également à l'évaluation d'un programme en éducation à la santé sexuelle avec l'équipe de la professeure du Département de sexologie, Joanne Otis.

«La plupart des gens qui passent dans le Nord restent trois jours ou quelques semaines, pas plus, raconte Alanah. Au début, les jeunes n'arrêtaient pas de nous demander : Combien de temps? C'est quand ils ont compris qu'on resterait avec eux toute l'année qu'ils ont décidé de s'investir vraiment.»

En plus des activités soutenues par Fusion Jeunesse, les élèves ont créé un conseil étudiant dans leur école et distribuent le journal étudiant qu'ils produisent dans les organismes locaux, pour que leurs parents et la communauté voient ce qu'ils sont capables de faire.

L'effet «raccrocheur»? Au lieu de 5, ils sont maintenant 16 élèves dans la classe et ils sont très fiers de leurs réalisations. Les photos et le film d'animation réalisés par les élèves de 2e secondaire de Waswanipi en témoignent! Voir :

http://artistsofwaswanipi.blogspot.com/

http://www.youtube.com/watch?v=ZUs6z8cZwc0

 

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Source : Magazine Inter-, Printemps 2011-- Volume 09-- Numéro 01

Catégories : Éducation, Sciences humaines, Étudiants, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 15 avril 2011