
Pascal Bastien
Photo: Nathalie St-Pierre

Supplice de Cinq-Mars et de Thou à Paris (1642), gravure de Johann Luyken, Paris, Bibliothèque nationale de France.
L'Angleterre a aboli la peine de mort en 1967, le Canada en 1976 et la France en 1981. Une cinquantaine de pays à travers le monde continuent cependant de l'appliquer, tout comme 34 États américains.
«La justice en Occident a la peine de mort pour fondement. La culture chrétienne jaillit d'une exécution capitale, celle du Christ, et le péché, la culpabilité et le jugement motivent notre rapport à l'éternité. En France, des sondages ont révélé que 70 à 75 % des gens étaient en faveur de la peine capitale», rappelle Pascal Bastien. Professeur au Département d'histoire, celui-ci est l'auteur de l'ouvrage Une histoire de la peine de mort, paru récemment aux éditions du Seuil, qui révèle la place centrale de l'exécution capitale dans l'histoire culturelle de l'Europe.
Ce spécialiste de l'histoire du droit a dépouillé une masse imposante d'archives judiciaires, souvent méconnues, datant des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, tout en comparant les systèmes judiciaires dans les deux grandes capitales européennes de l'époque, Paris et Londres. «Ces archives de sang sont la mémoire de la souffrance physique et morale des condamnés et font sentir l'expérience vécue de la peine de mort», souligne le chercheur.
De la fin du Moyen Âge au tournant du XIXe siècle, le gibet trône en plein coeur de Paris comme de Londres. Dans les deux villes, la souffrance, le supplice et le spectacle de l'exécution comptent parmi les pièces maîtresses du système pénal. Les objectifs poursuivis, toutefois, ne sont pas les mêmes, note Pascal Bastien. «À Londres, on punit parce qu'un crime a été commis. La cible, c'est le criminel. À Paris, on châtie pour faire peur, pour qu'il n'y ait plus de crime.»
La peine de mort et les autres supplices, imposés dans des lieux publics sous le regard du peuple, mettent en jeu des émotions complexes et contradictoires : peur, répulsion, fascination, plaisir même. On peut être dégoûté devant le spectacle de la mise à mort, tout en l'approuvant. Dans un chapitre intitulé Mourir à tue-tête, l'historien montre l'importance de l'univers sonore dans le rituel des supplices. «On y entend la lecture à haute voix de la peine de mort, le dernier discours du condamné, les cris des suppliciés, le craquement des os brisés sur l'échafaud, les applaudissements et les rires des spectateurs. En décrivant cet univers d'affectivité et d'émotions - un domaine de recherche nouveau en histoire -, j'ai voulu restituer la parole des condamnés.»
Durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le système judiciaire à Paris et à Londres fait de plus en plus l'objet de débats. «On se rend compte que la peine de mort ne fait pas baisser le taux de criminalité, remarque Pascal Bastien. Certains se demandent s'il ne faut pas réinventer le châtiment capital, d'autres s'interrogent sur les conditions d'un supplice efficace.»
À Londres, à la fin du XVIIIe siècle, l'exécution devient plus rapide, sans cortège préalable dans les rues. C'est le premier pas vers le retrait de la peine de mort de la place publique. À Paris, la Révolution et la guillotine bouleversent la peine capitale. «En supprimant la distinction des rangs dans l'application de la peine de mort, inhérente à l'Ancien Régime, et en faisant peur sans faire souffrir, la guillotine répond au principe d'égalitarisme cher aux Lumières et met un terme à la cruauté des supplices symbolisés jusque-là par le bûcher, l'écartèlement et la pendaison», explique le chercheur. Puis, de la fin du XVIIIe siècle à la première moitié du XIXe, l'Europe passe d'un système pénal édifié sur la souffrance au système disciplinaire de l'univers carcéral.
Contrairement à d'autres historiens, Pascal Bastien ne croit pas que la peine de mort est le reflet d'une barbarie culturelle, disparue graduellement grâce au progrès de la civilisation et à l'adoucissement progressif des moeurs. «La peine capitale a longtemps été l'instrument d'un consensus religieux, parfois social, souvent culturel, dit-il. Bien que la plupart des sociétés contemporaines ne l'appliquent plus, les débats récurrents sur cette question dans l'actualité montrent que la peine de mort, abolie ou non, continue de sous-tendre le lien social et oblige à réfléchir aux notions de justice, d'ordre et de vengeance. Même désarmée, elle menace.»
![]()
Source : Journal L'UQAM, vol. XXXVIII, no 2 (19 septembre 2011)
Catégories : Sciences humaines, Recherche et création, Professeurs
![]()