Yves Gingras
Professeur et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et en sociologie des sciences à l'UQAM
- 15 juin 2007
Les journaux - et particulièrement Le Devoir - ont largement couvert la crise immobilière et financière de l'UQAM. Ce qui manque cependant dans ces analyses souvent superficielles et confuses, c'est une mise en perspective plus générale de la façon dont l'UQAM est traitée par le gouvernement du Québec comparativement aux autres universités.
Tout d'abord, il n'est pas inutile de rappeler que l'UQAM est la deuxième université de langue française à Montréal et la seule université publique. Créée en vertu de la Loi sur l'Université du Québec adoptée par l'Assemblée nationale en décembre 1968, l'UQAM a ouvert ses portes à l'automne 1969 pour accueillir une nouvelle catégorie d'étudiants qui, jusque-là, n'avaient pas accès à l'université. Il est en effet établi que les étudiants de l'UQAM proviennent en général de milieux moins nantis que ceux des autres universités montréalaises. Et alors que les universités québécoises sont privées et choisissent leur recteur comme bon leur semble, c'est le gouvernement qui nomme celui de l'UQAM (et des autres constituantes du réseau de l'UQ). Le gouvernement a donc une obligation particulière envers l'UQ et l'UQAM, sur lesquelles repose le plus gros effort de démocratisation de l'accès à l'enseignement supérieur.
L'excitation générale entourant les dérapages immobiliers semble avoir fait oublier quelques faits élémentaires. Le déficit accumulé de l'UQAM, résultat de la somme des déficits annuels, est encore parmi les plus bas des grandes universités québécoises. Cela s'explique par le fait que, pendant plusieurs années, le budget annuel de l'UQAM était équilibré alors que celui d'autres institutions était souvent déficitaire et ajoutait chaque année plusieurs millions au déficit accumulé.
Prenons l'année fiscale 2005-06, pour laquelle nous avons les rapports annuels des universités. Le recteur de l'Université de Montréal écrit ceci: «Le dernier exercice financier se solde par un déficit de 35 millions de dollars au budget de fonctionnement, ce qui a pour effet de doubler notre déficit accumulé.» Et il aurait pu ajouter que cela a aussi pour effet de doubler les frais annuels du service de la dette, qui gruge ainsi neuf millions de dollars dans le budget. Pour l'année qui se termine, on apprend que le déficit s'élèvera à 19 millions, portant le déficit accumulé à 120 millions de dollars.
On pourrait aussi rappeler que la première position à ce palmarès est occupée par l'Université Laval, avec un déficit accumulé de 132 millions. Quant à l'UQAM, son déficit accumulé est de l'ordre de 85 millions, une situation certes déplorable mais loin d'être exceptionnelle.
Toutefois, si toutes les universités creusent leur déficit depuis plusieurs années, comment se fait-il que seule l'UQAM se fasse retenir des sommes dues depuis longtemps sous prétexte qu'elle n'a pas encore de budget équilibré?
Et comment expliquer le fait que le gouvernement octroie au Complexe des sciences de l'UQAM seulement 25 millions sur un coût total de 140 millions alors que Concordia reçoit 60 millions pour son école de gestion Molson, qui coûte 120 millions?
La science est-elle moins importante que la gestion? Les «lobbys» et les réseaux de l'UQAM sont-ils moins efficaces? Le gouvernement est-il plus anglophile que francophile? Quoi qu'il en soit, il faut souligner au trait rouge le fait qu'en retenant des sommes dues pour le budget de fonctionnement des années antérieures, le gouvernement a forcé l'UQAM à emprunter ces sommes et donc à payer des intérêts pendant que, de son côté, le gouvernement engrange ces mêmes intérêts! Il faut donc réclamer non seulement le budget initial mais également les intérêts accumulés. Sinon, cela pénalise une institution déjà sous-financée, ce qui est absurde.
Tout cela suggère fortement que le ministère de l'Éducation traite l'UQAM de façon différente des autres universités comparables et que cet acharnement est injustifié et inacceptable quand on examine sur plusieurs années ce qui se passe dans les autres universités. Est-ce parce que la clientèle de l'UQAM est plus turbulente? Est-ce parce que ses professeurs sont moins présents dans les clubs privés? Chose certaine, ce n'est pas en étouffant l'UQAM et en la déstabilisant qu'on trouvera la solution aux problèmes actuels.
Au-delà du fiasco immobilier - qui n'est d'ailleurs pas absent à l'Université de Montréal, comme en fait foi la mise en vente inattendue de l'ancien couvent des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie, dont les coûts de rénovation ont été largement sous-estimés, sans parler des surprises à venir avec la décontamination du futur site d'Outremont -, il demeure que le gouvernement a le devoir de s'assurer que l'université publique qu'il a créée pour répondre aux besoins des francophones ait les moyens de répondre adéquatement à sa vocation.