Lettre signée par un groupe de professeurs de l'UQAM
- 22 septembre 2007
Quand un navire essuie une tempête et risque de sombrer, tous les bateaux proches et les marines nationales lui portent secours, sans se demander si le possible naufrage est dû à une faute du capitaine ou à une maladie des marins; il en va de même pour le secours inconditionnel des pompiers en cas d'incendie.
Marins et pompiers sont ici paradigmatiques et l'on peut s'interroger sur ce qui pousse les uns et les autres à enfoncer à cœur joie une vivace institution quarantenaire. Eh bien non! Le navire UQAM flotte toujours, pavillons aux vents, marins en pleine forme et ne sombrera pas. Fluctuat non mergitur.
1969. Il ne faut jamais oublier que l'UQAM, l'Université du Québec à Montréal, est née de la Révolution tranquille, seule université dont le nom même la désigne comme à la fois université d'État, université publique, et université urbaine, ancrée dans notre ville. C'est dire qu'elle représente encore, en dépit de l'actuel déferlement de l'idéologie néo-libérale, un des lieux institutionnels où s'est matérialisée la volonté de construire une société juste, un établissement déterminé à accomplir un idéal commun d'égalité et de solidarité.
Mais voici que les objectifs dont l'UQAM s'est dotée dès sa création, et qui orientent son extraordinaire développement depuis maintenant près de 40 ans - l'accessibilité sociale et géographique traduisant la volonté démocratique de ces années lumière, l'autonomie institutionnelle, la liberté académique, la coopération dans la diversité, l'esprit critique - tous ces objectifs devenus principes dynamiques d'action sont aujourd'hui battus en brèche par le gouvernement libéral.
Ce gouvernement semble avoir commodément oublié deux choses d'importance : a) que l'UQAM est sa propre création et que s'il fallait l'abandonner, il s'abandonnerait lui-même, autrement dit, il dénierait toute substance au concept d'établissement public; b) que le libéralisme, en principe, se distingue du marxisme mécanique réduisant toutes les déterminations à la seule instance économique. Le culturel, le politique ont le pas quand il s'agit d'éducation, et non de commerce.
Peut-on lire sans sursauter, si l'on est minimalement de bonne foi, que la ministre Courchesne renvoie l'UQAM à sa mission sociale première? C'est curieusement faire bon marché de toutes les réalisations de notre université qui attestent non seulement qu'elle ne s'est jamais éloignée de ses propres objectifs, mais tel le sage personnage de la parabole évangélique a fait fructifier ses «talents» au centuple. Disons-le sans ambages : l'UQAM est l'Université publique par excellence. Pourquoi? Parce qu'elle donne toute sa signification et toute sa portée à ce qu'on appelle la mission sociale, nous entendons sa mission de formation, de recherche et création, et de service public, sous tous les points de vue à partir desquels on la considère.
Elle a réussi à développer, avec le manque chronique de ressources qui est le sien, la plupart du temps aux trois cycles, des programmes innovateurs qui ont fait leur marque féconde, par exemple en sciences dites dures, sciences de l'environnement, ou santé et société, tous champs que les universités plus traditionnelles ne s'aventuraient pas à défricher, voire dédaignaient et qui, maintenant, font école.
Ces programmes ont attiré et attirent de plus en plus d'étudiants d'un peu partout et leur renommée dépasse nos frontières. La recherche, par exemple en oncologie moléculaire, pointue, utile, stimule l'attrait des jeunes pour les sciences pendant que l'excellence de la formation nous promet une relève de qualité. L'expertise, la rigueur, la compétence sont récompensées, comme en atteste l'augmentation actuelle, à tous les cycles, des effectifs étudiants. Avec ses 50 000 étudiants, ses 170 000 diplômés, l'UQAM n'est-elle pas une université avec laquelle on compte, sur laquelle on compte, si on veut parler en termes de progrès et d'utilité sociétale?
Dès ses débuts, notre Université a su ouvrir les disciplines les plus traditionnelles aux courants contemporains, aux débats actuels, aux problématiques complexes, répondant ainsi aux mutations sociales et aux défis les plus difficiles. Un souffle ample, original anime l'enseignement, session après session, dans les nombreuses disciplines abordées dans nos murs, de manière irremplaçable. Le Québec pourrait-il se passer d'une telle contribution?
Le rôle essentiel de l'UQAM dans la prise en main du destin économique des francophones se révèle au fil des succès remportés par son École des sciences de la gestion, alors que son École de design alimente la plupart des «boîtes» renommées de Montréal. Moteur économique puissant à l'échelle de la métropole dans laquelle elle s'ancre, notre Université tient son rôle dans l'essor économique des Québécois. Serait-il si négligeable que l'on puisse l'occulter sans autre forme de procès? Et encore, la culture et les medias d'ici seraient-ils aujourd'hui ce qu'ils sont, manifesteraient-ils la même créativité, la même exubérance sans l'apport des diplômés de notre Faculté des arts et de notre Faculté de communication, qui contribuent à modeler l'identité symbolique du Québec et du grand Montréal?
Se situant aux premiers rangs des universités canadiennes pour la recherche, les bourses, les contributions en sciences humaines et sociales, notre Université ne se distingue-t-elle pas par son audace intellectuelle, son rayonnement scientifique? Et aussi par sa capacité à attaquer de front les grands problèmes sociaux comme la pauvreté ou le suicide des jeunes?
Rappelons aussi ces chiffres éloquents : sait-on qu'en éducation, l'UQAM forme 30 % des enseignants du Québec et près de 70 % de ceux de Montréal?
L'UQAM porte haut, loin et fort, le flambeau de Thémis dans tous les coins de la planète. Ses juristes et ses politologues de la Faculté de science politique et de droit qui apparaissent sur nos écrans chaque fois que nous sommes secoués par des crises, ses diplômés, ne sont-ils pas engagés, avec générosité, avec liberté, dans la défense et la promotion des droits de la population? Ses analystes politiques ne rendent-ils pas accessible à une grande partie de la population la compréhension des enjeux mondiaux?
Vivante, souriante, conviviale, multiculturelle, notre Université, en dépit de la situation incertaine, des difficultés financières, de son budget notoirement insuffisant, réussit - sans doute est-elle un peu magicienne? - à persévérer dans sa mission. Elle continue à œuvrer de son mieux, de manière responsable, lucide, inventive, révolutionnaire, ordonnée, au développement des nouvelles donnes scientifiques, sociales, intellectuelles, sous la promesse toujours renouvelée du plus grand bonheur pour le plus grand nombre.
Il serait inimaginable que l'UQAM, telle qu'elle vit et telle qu'elle se développe, disparaisse du paysage montréalais. Ou, pis encore, qu'elle perde son âme, c'est-à-dire qu'elle cesse de se préoccuper du bien commun, du bien public. Elle perdrait son caractère spécifique qui confère unité et cohérence à ses multiples visages, qui lui donne sa fraîcheur et sa vigueur.
Aussi, Uqamiennes, Uqamiens, nous nous déclarons intraitables. Nous nous mobiliserons toujours pour préserver l'intégrité de notre Université, pour contribuer à son rayonnement, bref, pour lui garder sa place vibrante indissolublement liée à l'histoire du Québec et de son peuple.
Vivat, crescat, floreat!
Martine Beaulne, professeure, École supérieure de théâtre
Paul Bélanger, professeur, Département d'éducation et formation spécialisée
Diane Berthelette, directrice de l'Institut Santé et société
Josiane Boulad-Ayoub, titulaire de la Chaire UNESCO d'étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique
Antoine Char, professeur, École des médias
Jean-François Chassay, directeur des études de cycles supérieurs en études littéraires
Marc H. Choko, directeur du Centre de design de l'UQAM
Teodor Gabriel Crainic, titulaire de la Chaire de recherche industrielle du CRSNG en management logistique
Charles-Philippe David, titulaire de la Chaire Raoul Dandurand en études stratégiques et diplomatiques
Martine Époque, directrice, LARTech, Département de danse
Alain G. Gagnon, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes (CREQC)
Louise Gaudreau, directrice, Département d'éducation et pédagogie
Yves Gingras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences
Laurier Lacroix, professeur, Département d'histoire de l'art
Jean-Paul Lafrance, professeur chercheur, Chaire UNESCO-BELL en communication et développement international
Simone Landry, professeure associée, Département de communication sociale et publique
Peter Leuprecht, directeur, Institut d'études internationales de Montréal
Jacques Lévesque, professeur, Département de science politique
Marc-Michel Lucotte, professeur, Département des sciences de la terre et de l'atmosphère
Danielle Maisonneuve, co-titulaire de la Chaire en relations publiques
Frédéric Metz, professeur, École de design
Claude Pichet, professeur, Département de mathématiques
Monique Régimbald-Zeiber, professeure, École des arts visuels et médiatiques
Paul Tana, titulaire de la Chaire René-Malo en cinéma et en stratégies de production culturelle
Yves Théorêt, directeur, École des médias
Larry Tremblay, professeur, École supérieure de théâtre