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PLATON ET LES TALIBANS
par Georges Leroux
Monsieur le recteur,
Monsieur le Président des Éditions Flammarion,
Chers collègues et chers amis,
En rapprochant le programme des talibans de celui de la
République, je propose sans doute quelque chose de scandaleux. Que peut-il y avoir de
commun en effet entre un groupe de demi-lettrés violents, soucieux d'imposer une orthodoxie
par le moyen d'un régime totalitaire, et la pensée de celui que la tradition
occidentale place au point de départ de la philosophie politique? Peu de choses sans doute,
mais assez pour mettre en relief ce qui, tout en nous éloignant de Platon, nous maintient dans
sa pensée. Je n'aurais pas donné tant d'années à l'effort exigé
pour traduire ce texte si son importance et sa sublimité ne s'étaient imposées
à moi à chaque moment. Cette analogie veut provoquer, elle me donnera en tout cas une
porte d'entrée pour vous présenter un texte dont l'étude exige plus que la vie
de chacun de nous.
Personne ne connaît exactement le programme philosophique du mouvement
taliban: beaucoup d'efforts ont été déployés pour comprendre le lien
exact de l'enseignement dispensé dans les madrassas, ces écoles coraniques soutenues
plus ou moins par le mouvement politique d'El Qaida, et le régime politique de Kaboul. Entre
une lecture littérale d'un choix de textes du Coran et les édits du
régime, il y a une sorte d'abîme, où s'engouffre justement le recours totalitaire
aux apparences de la vertu et de la raison. Antidémocratique par essence, ce mouvement se
réclame en effet de la théologie, de la philosophie pour imposer de force la justice
et la vertu. Un régime qui pose un Ministère de propagation de la Vertu et de
répression du Vice ne s'embarrasse pas des droits individuels, ni même de la
précision des lois. Il produit rapidement ses propres excès cependant, et comme
l'histoire récente l'a montré, il ne peut durer longtemps.
À travers l'autorité du Coran, et son modèle
théocratique imposé en son temps par le pouvoir des califes, c'est un peu l'ombre de
la République qui se profile. Je dis bien l'ombre, celle de la caverne, et non pas la
lumière du monde de la raison. La République de Platon contient de nombreux
morceaux célèbres, on a souvent répété, à la suite de
Whitehead, que toute l'histoire de la philosophie est une série de notes au bas des pages de
Platon. Mais parmi ses phrases, il y en a une qui est peut-être plus célèbre que
les autres: nous la retrouvons également dans la Lettre VII, une lettre dans laquelle
Platon relate sa vie et ses efforts politiques pour établir un régime juste en Sicile,
où il avait été appelé à trois reprises pour aider le pouvoir en
place. Cette phrase est la suivante:
À moins que, dis-je, les philosophes narrivent à
régner dans les cités, ou à moins que ceux qui à présent sont
appelés rois et dynastes ne philosophent de manière authentique et satisfaisante et
que viennent à coïncider lun avec lautre pouvoir politique et philosophie;
à moins que les naturels nombreux de ceux qui à présent se tournent
séparément vers lun et vers lautre nen soient empêchés
de force, il ny aura pas, mon ami Glaucon, de terme aux maux des cités ni, il me semble,
à ceux du genre humain. (473e) Et dici que cela se produise, cette constitution
politique que nous avons exposée dans le dialogue que nous entretenons maintenant ne pourra
jamais se développer pleinement, ni voir la lumière du soleil. Cest justement
cela qui suscite en moi depuis longtemps une hésitation à parler, puisque je vois bien
à quel point ce discours ira contre lopinion. Il est en effet difficile de constater
quautrement on ne pourrait être heureux, ni dans la vie privée ni dans la vie
publique. (V)
On a beaucoup commenté cette hésitation à parler, une
hésitation à proposer en effet un projet politique qui lui apparaissait
d'emblée contraire aux requêtes de la démocratie. Quand il met en forme les
dialogues et les exposés nombreux qui constituent les dix livres de sa
République, Platon en a vu beaucoup dautres. Il a voyagé, il sest
frotté aux dures réalités de la politique, il est rentré à
Athènes à la fois amer et illuminé. Ses idées réformatrices,
après la chute aux mains de Sparte en 404, connaissaient une certaine fortune, en tout cas
à l'étranger dans les colonies, et à plusieurs reprises on lavait
invité à les réaliser en Sicile. Ces voyages nombreux, et à bien des
égards périlleux, navaient cependant conduit quà des échecs
répétés, quil raconte brièvement dans cette fameuse
Septième Lettre. Ces échecs venaient sajouter au deuil de Socrate, mis
à mort en 399 par le régime démocratique à Athènes. Mais cette
amertume se transformait déjà, sous leffet dun travail de sublimation seul
capable de le protéger du désespoir, en un projet spéculatif dont la force
philosophique na pas pu ne pas saisir ceux qui discutaient avec lui. Amertume et illumination,
les deux climats de la République.
Nous ne connaissons pas cependant avec précision la nature des efforts
politiques de Platon en Sicile, nous savons seulement qu'il en revint désenchanté,
à vrai dire découragé par l'insuccès de sa collaboration avec ses amis
de Syracuse. Nous savons également que la République est probablement en grande
partie le fruit de ces échecs politiques, dans la mesure où elle fut
élaborée sur une période de dix ans de réflexion dans le milieu de
l'Académie, une sorte d'École de science politique qu'il avait ouverte à
Athènes au retour de son voyage à l'intention de jeunes aristocrates désireux
d'approfondir leur formation scientifique et de réfléchir sur la justice politique.
Nous ne savons donc pas si le programme politique qu'il aurait proposé à ses amis
syracusains ressemblait à celui de la République, s'il en était
l'ébauche ou encore une forme plus radicale.
Mais quand la République fut complétée et qu'elle
commença à circuler dans les milieux de l'École, et en particulier quand
Aristote, encore jeune, en prit connaissance, elle fut rapidement considérée par
plusieurs comme l'uvre d'un taliban, c'est-à-dire d'un intellectuel utopique, à
la fois candide et indifférent aux conséquences de ses propositions. Les huit livres
des Politiques d'Aristote peuvent être considérés comme une
réfutation point par point de tous les aspects spéculatifs et autoritaires de la
République, et ils nous rendent sensibles au fait que la République fut
reçue non seulement comme une recherche philosophique, ce qui fut le cas des disciples de
Platon, mais aussi comme un projet réel, concret. Une proposition politique donc, et pas
seulement une utopie purement spéculative: Aristote parle comme si Platon était
sérieux, c'est-à-dire politiquement déterminé, et non pas comme s'il
travaillait uniquement à énoncer des principes. Évoquer le parallèle
avec les talibans peut donc avoir au moins le sens suivant: le projet de la République,
qu'il ait été ou non l'objet d'une expérimentation en Sicile, avait une
composante autoritaire et il fut reçu comme un projet antidémocratique.
Ce rapprochement est-il justifié? Sur quelles bases peut-on le
construire? Le sujet est complexe, et chacun sait qu'à la fin de la seconde guerre mondiale,
sir Karl Popper, dans un livre qui fit grand buit, rendit Platon responsable du stalinisme et du
nazisme. Sa thèse est simple: Platon est le fondateur des idéologies de la
société fermée et anti-démocratique, il est le premier ennemi de la
société ouverte et libérale, et son héritier direct, Hegel, a
légué cette doctrine autoritaire à Marx. Tous ceux qui entreprirent de
contredire Popper le firent sur la base d'une considération spéculative de la
République: celle-ci ne serait pas un programme politique sérieux, mais
seulement la recherche des principes de la raison par une méthode utopique qui n'est qu'un
stratagème analogique. Toutes les mesures autoritaires qu'elle contient, à commencer
par son anti-égalitarisme, devraient d'abord être interprétées comme la
volonté de Platon de placer en chaque individu une souveraineté philosophique
substantielle, c'est-à-dire la priorité pour chacun de la raison. L'idée que
cette priorité pourrait ou devrait, dans la cité réelle, exiger le
gouvernement d'une élite ne serait qu'une métaphore de sa recherche. On aboutit ainsi
à une forme d'utopie d'abord morale, et on laisse de côté les apories d'un
projet politique antidémocratique.
Ce débat est loin d'être éteint, il est même
actuellement très vif. Pas seulement chez les commentateurs, mais je dirais surtout chez
les penseurs politiques qui se réclament d'une interprétation orthodoxe de Platon.
Je veux parler ici de tous ceux qui suivent l'interprétation de Leo Strauss, un
interprète juif allemand, qui fit carrière à Chicago et dont l'uvre a des
retombées très profondes dans la vie politique aux Etats Unis et en Europe encore
aujourd'hui. Cette interprétation se dresse à rebours d'une défense de Platon
par l'individualisme moral: inutile, soutient Leo Strauss, de tenter de défendre Platon
contre son élitisme intrinsèque en cherchant à le dégager d'une lecture
politique réaliste, il faut au contraire le prendre au sérieux, tout simplement parce
qu'il a raison. Le pouvoir doit revenir à une élite, il est de fait exercé par
une élite formée dans les institutions qui sont aujourd'hui l'équivalent de
l'Académie, et même si la démocratie libérale demeure le régime le
plus acceptable en principe, elle est le moins défendable en pratique: il s'agit donc de la
contourner de la manière la moins choquante possible, pour établir un pouvoir
philosophique d'élite partout où il peut s'exercer et en faisant croire à tout
le monde que la démocratie leur permet d'y participer. Dans un roman récent,
publié sous le titre Ravenstein, uvre de l'écrivain américain
originaire de Montréal, et prix Nobel de Littérature, Saul Bellow, on trouvera un
portrait de Leo Strauss, de ses disciples de l'Université de Chicago, économistes,
juristes, et philosophes, et parmi eux du plus connu, le philosophe Allan Bloom, auteur du
célèbre ouvrage, The Closing of the american Mind, un des livres les plus
conservateurs, mais aussi des plus lus aux États-Unis depuis trente ans. Qui est donc ce
Bloom? Nul autre que le traducteur de la République, et le propagateur d'une
interprétation élitiste acceptable, disons convenable, de son autoritarisme
taliban.
Il est temps de préciser ce qu'on entend par le talibanisme
platonicien, ou par le platonisme des talibans. Je me limiterai aux points signalés en son
temps par Karl Popper. Les éléments qui recourent pour se légitimer à
l'autorité de la raison sont les suivants: d'abord, l'auto-perpétuation du
système d'élite par l'éducation et l'eugénisme (Platon, je le rappelle,
prône une éducation d'élite et le contrôle des mariages et des naissances
pour les membres de la classe des gardiens, c'est-à-dire les gouvernants et les militaires);
ensuite les mesures de propagande, c'est-à-dire la censure de l'art et de la
littérature et l'idéologie du noble mensonge, c'est-à-dire un mythe qui propose
la démocratie comme discours, mais la trahit en fait. Toutes ces mesures sont dramatiques, et
il n'y a aucune raison de ne pas suivre Leo Strauss sur ce terrain: non pas bien sûr pour les
approuver , comme il le fait, mais pour les considérer comme des mesures que Platon proposait
avec sérieux, et non comme des métaphores thérapeutiques de l'individu. Non
seulement en effet Platon exclut-il la diffusion de la mythologie grecque, surtout le texte
d'Homère et les pièces tragiques qu'il censure, mais il réduit à une
seule forme, la musique d'entraînement et de parade, les formes musicales acceptables dans
l'éducation. Allan Bloom et le programme éducatif de Chicago ne font pas autre chose.
L'interpellation d'Homère dans la République est un moment tragique:
rappelons-nous comment, avec émotion, Platon se rappelle avoir été
lui-même formé dans le texte d'Homère, dans la beauté de sa langue, mais
rappelons-nous aussi comment il lui dit durement:
Cher Homère, sil est vrai quen ce qui a trait à la
vertu, tu ne sois pas en troisième position par rapport à la vérité, et
que tu ne sois pas non plus un artisan qui se consacre à la fabrication de simulacres
une définition que nous avons proposée pour limitateur ; sil est vrai
que tu te trouves en deuxième position, et que tu aies été capable de
définir quelles occupations sont en mesure de rendre les hommes meilleurs ou pires, dans la
vie privée et dans la vie publique, dis-nous laquelle parmi les cités a vu son
administration améliorée grâce à toi, comme Lacédémone
la été grâce à Lycurgue, et quantité de cités,
grandes et petites, (599e) grâce à plusieurs autres dirigeants. Quelle
cité reconnaît que tu as été un bon législateur et que tu lui as
été utile? LItalie et la Sicile ont eu Charondas, et nous, nous avons eu Solon.
Mais pour toi, de quelle cité sagit-il?" Pourra-t-il en citer une seule?
Quel poète pourrait répondre à cette question? Quel musicien
voudrait encore défendre sa musique? Nous entendons ici, comme si souvent chez Platon, la
nostalgie talibane, elle porte son nom: c'est la nostalgie de Lacédémone, la nostalgie
du régime austère de Sparte, de sa rigueur, de sa discipline. Critique du luxe
démocratique, autant du goût de la cuisine, en particulier de la pâtisserie, que
de la licence sexuelle qui s'y donnent librement cours, Platon en interpelle durement les enfants:
comment maintenir un régime où les fils peuvent insulter impunément leur
père? Au fond donc de l'ensemble de l'esthétique et de l'éthique, se trouve le
désir d'un recours à l'autorité qui vient justifier toutes les exclusions. Ce
recours est compensé, à l'endroit de l'ensemble des citoyens, par l'invention d'un
mythe religieux jusitifiant que la majorité croie qu'il existe trois types d'êtres
humains, spécialisés, - le peuple qui s'occupe de tâches de production, les
militaires, et les gardiens, et que cette tripartition est naturelle, qu'elle correspond à
une vérité fondamentale.
La République est donc une utopie politique qui présente
des aspects concrets indéfendables, quoi qu'on pense de ceux, nombreux, qui les
défendent encore aujourd'hui: qu'il s'agisse de ses défenseurs vulgaires, commes les
talibans, ou de défenseurs sophistiqués comme les élites de droite qui
alimentent le mythe de la fraternité démocratique en public, tout en le subvertissant
partout où ils peuvent avoir de l'influence. Elle repose sur des fondements qui sont le
contraire de la pensée humaniste libérale: l- d'abord sur une critique de
l'égalitarisme, dans la mesure où elle renforce au lieu de travailler à les
éliminer les privilèges de nature; 2- une critique de l'individualisme, dans la
mesure où elle favorise l'État au détriment des droits individuels et 3-une
critique du libéralisme, dans la mesure où pour Platon la fonction de l'Etat n'est pas
de protéger les droits des individus, leur liberté, mais de s'auto-perpétuer.
Cet idéalisme était sincère et candide, comme beaucoup
d'idéalismes, et il est contrebalancé par un ensemble de propositions
anti-totalitaires: critique de la démocratie, des excès de la revendication universelle
des désirs et des plaisirs de tous, au détriment d'un bien commun établi par
la raison, Platon fut sur beaucoup de plans le meilleur défenseur de cette raison
égalitaire. Il fut en effet le promoteur convaincu de l'égalité des hommes et
des femmes, ce qui dans la société grecque d'alors constituait une position à
proprement parler révolutionnaire, mais il fut aussi le critique le plus décisif de la
guerre et de l'esclavage entre Grecs: quand on sait que les cités grecques étaient
pratiquement toujours en guerre, que la jeunesse y mourait au soleil dans le fracas des armes, au
terme d'expéditions d'une violence inimaginable pour nous, les mesures de paix de la
République, fondées sur un récit fondateur d'autochtonie et de
fraternité , nous apparaissent comme le produit de la réflexion d'un esprit hostile
à la violence et soucieux d'abord de justice.
Cette réflexion conduisit en effet Platon à la définition
d'un modèle de justice qui cherche le bien de tous, et exige pour se réaliser le
sacrifice des dirigeants: pour sauver une justice égale pour tous, il faut certes exclure
de la délibération tous ceux que leur formation rend inaptes au travail de la raison.
Cela, la démocratie ne l'accepte pas. En revanche, ceux que leur formation y destine devront
y sacrifier toute leur vie: non seulement ils n'auront pas droit à la propriété
privée, mais ils n'auront aucune vie personnelle. Le sort des gardiens chez Platon ne
ressemble en rien aux élites de M. Strauss, encore moins aux seigneurs de Ben Laden: ils n'ont
aucune propriété d'aucune sorte, ils n'ont que des devoirs, et la seule
récompense qu'ils peuvent espérer, c'est d'être portés en triomphe
à leur mort et héroïsés dans des tombeaux sublimes. Il y a donc des
limites importantes au rapprochement du programme des talibans avec celui de la
République : s'ils ont en commun certaines mesures de contrôle, ils ne partagent
aucunement la conception du pouvoir, ni celle du rôle de la philosophie. Alors que les
seigneurs de la guerre sont violents en raison de ce qu'ils croient être la
vérité dont ils seraient dépositaires, les philosophes-gardiens de Platon sont
pacifiques et donnent leur vie au service de la paix. Leur souveraineté intérieure,
l'ordre de leur âme soumis à la raison par leur éducation, est la condition de
la justice de la Cité, à laquelle ils se dévouent nuit et jour,
renonçant à tout désir et à tout plaisir. Quelle élite
aujourd'hui voudrait adopter ce mode de vie, qui ressemble plus au monastère qu' au club
Rotary de Minneapolis? Non, Callipolis, l'autre nom de la République de Platon, n'est
pas Chicago, ni Kaboul.
Dans ce contexte, évoquer chez Platon la construction
dune utopie laisserait entendre deux choses bien différentes, quil faut clairement
distinguer, si on veut comprendre de quoi son uvre est faite. Dabord et avant tout, le
fait que cette cité, mise en uvre avec amour et dans tous les détails,
constituerait la cité idéale. Cela, nettement, Platon laura voulu et
pensé. Sil nemploie pas le mot dutopie, il sait néanmoins ce
quest un paradeigma. Modèle de toutes les cités,
destinée à faire envie à toutes les autres et capable au plus haut point de
leur résister comme de les dominer, la cité platonicienne serait en effet le paradigme
de toute cité. La politeia de Platon, mot qui donne son titre au dialogue,
renvoie en effet à la meilleure constitution politique pour une cité, pour une
polis. Ces mots ont une importance, dans la mesure où ils désignent des
unités clairement délimités (Athènes, Corinthe, Syracuse) et des
régimes constitutionnels (démocratie, timocratie, etc), dont la description et la
comparaison constituent le point de départ de la pensée politique occidentale.
La République, une utopie pour Athènes, pour Syracuse?
Platon ne voyait sans doute plus les choses de cette façon. J'ai suggéré plus
haut quil revenait vers le modèle de Sparte pour expliquer lhumiliation
dAthènes sous la démocratie. Cest possible, mais le modèle
idéal quil dégage est en fait pour lui un modèle philosophique parfait,
entièrement produit par le travail de la raison et par la puissance de cette raison quand
elle sexerce à saisir lessence de la justice et du bien. Très prudent sur
les conditions de réalisation de cette cité, il se contente de la mettre en suspens.
Au moment de préciser des énoncés particulièrement problématiques,
comme la communauté des femmes et des enfants quil préconise, il ajoute
toujours: ...si toutefois cette cité est possible. En fait, les
démêlés avec le réel ont transformé ce réformateur issu
de laristocratie en théoricien philosophe et nous avons là un premier sens de
lutopie, sens en vertu duquel la proposition dune cité idéale se trouve
contrainte demblée de mettre en suspens les conditions de sa réalisation. Son
idéalité nest que laspect le plus élevé, le plus abstrait de
sa profonde normativité: reconnaître quil sagit de la cité
idéale équivaut à reconnaître que toutes les cités réelles
ne sen approchent que très médiocrement, mais que toutes doivent y tendre.
Mais à ce premier sens de lutopie comme idéalité,
Platon na jamais cessé de joindre la notion dune utopie historique qui forme le
volet le plus mystérieux de sa pensée. Trois textes ici méritent quon les
considère dun même regard: le livre VIII de la République,
le Timée et le Politique. Il sagit en effet de textes dans lesquels, sous
des formes qui vont du mythe à lexposé historique argumenté, la
cité idéale montre quelle appartient dores et déjà à
lhistoire et que cette appartenance est une nécessité. Tout se passe en effet
comme si Platon, désillusionné par les aléas de toute réforme politique
contemporaine, choisissait de penser le présent comme un moment dans la chaîne de
lutopie: si ce présent est la déception quil semble constituer, si
linjustice règne aussi violemment que la corruption, cest parce que
lidéal est derrière nous ou devant nous, dans un cycle aussi impétueux
que nécessaire, qui est le cycle dengendrement et de périssement des
régimes politiques. En ce sens, le livre VIII de la République, qui est bien
sa portion la moins spéculative, dans la mesure où il amorce leffort dune
description historique et psycho-politique des régimes, constitue peut-être la clef de
sa lecture.
Lutopie rationnelle dune Cité idéale, dans
laquelle la justice de lâme individuelle correspond point pour point, dans
léquilibre des vertus, à léquilibre du corps politique tout entier,
nest pas une impossibilité; elle représente au contraire un moment, à la
fois précaire et tragique, du cycle du réel. Ce moment, ce stade, est nécessaire
au déroulement de lensemble de la chaîne qui voit la corruption sinstaller,
de la manière la plus mystérieuse, au cur de lexistence pure et sainte de
la république parfaite, et qui va lentraîner jusque dans les abîmes de la
démocratie, régime abhorré entre tous, mais doù paradoxalement
pourra ressurgir la lumière de la raison et la nécessité du gouvernement des
philosophes. Ce cycle est-il lui aussi une construction purement rationnelle, ou Platon y
reconnaissait-il autre chose quune logique, un véritable déploiement de la
justice dans lhistoire, quon y intègre ou non un âge dor, forme
mythique entre toutes de lutopie politique? Il faut reconnaître que cette dimension de
lutopie, en tant que stade sur le chemin historique de la justice, ne peut être
entièrement détachée de lidéalité rationnelle de la justice.
Si Platon avait pensé en effet que lidéal est nécessairement impossible,
que la cité idéale est irréalisable en dépit du fait quelle soit
pensable par la raison, il naurait pas adjoint à sa République cette
analyse du cycle dans laquelle lidéal et son contraire appartiennent en quelque sorte
à une logique identique.
Il y a donc deux aspects très distincts de lutopie platonicienne.
Platon a vécu à une époque où il était encore pensable de
réformer des cités entières en leur imposant des constitutions, mais il a
lui-même rapidement pris conscience de limpossibilité de croire en ces projets
sans les fonder sur une entreprise philosophique solide. Sa République correspond
à ces deux finalités de la pensée utopique. Dans un premier sens, elle
développe le modèle dune cité gouvernée selon les impératifs
dune théorie de la justice qui accorde les privilèges du pouvoir à
la souveraineté de la raison, cest-à-dire à la classe des philosophes. Ce
modèle est lui-même fondé sur une psycho-politique complexe, dans lequel les
trois classes de la cité ( gouvernants, guerriers, producteurs) sont animées des
mêmes vertus (sagesse, courage, tempérance) que les trois parties de lâme,
conférant à lensemble une harmonie rationnelle a priori indéfectible.
Cette harmonie est la justice idéale, saisie par le travail de la raison philosophique.
À cette idéalité demblée spéculative, toujours
déjà mise en suspens par le philosophe, Platon a joint un autre sens utopique: il
na pas fait de cette cité idéale un non-lieu, ou encore un lieu purement
transcendant, mais au contraire, de manière mystérieuse, il a eu laudace
dassocier cette idéalité au déroulement de lhistoire. Quon le
prenne comme on pourra, lidéalité ne contredit pas lexistence, elle est un
moment de sa réalisation, elle est essentielle à la saisie du cycle éternel
du déploiement de la justice.
Quand il en entreprend la critique dans les huit Livres de ses
Politiques, Aristote cherche dabord à se distancier de la méthode de
Platon: quoi de plus dommageable en effet que de chercher lénoncé
théorique de lidéal ? ne convient-il pas den rester à
lanalyse des formes existantes? Comme chacun sait, et au premier rang Aristote, la philosophie
politique ne peut en rester là. Sa dimension spéculative, ou rationnelle, ne peut
être raplatie aux dimensions de la seule observation, dans la mesure où la raison est
demblée emportée par le désir du meilleur, par lattrait de ce qui
nexiste pas encore, cela pour quoi on allait inventer plus tard le mot dutopie. Platon,
qui nen disposait pas, savait pleinement cependant de quoi il retournait: toute sa vie, il
avait éprouvé la déception des lieux politiques existants et toute sa vie il
avait désiré exprimer ce qui nexistait pas dans le présent comme forme
idéale saisie par la raison aussi bien que comme stade mystérieux dune histoire
de cette raison.
Au moment de conclure, on dira qu'il est sans doute commode de dresser contre
lui l'exemple des mesures anti-démocratiques qui le rapprochent de régimes que nous
honnissons, mais il est plus important de demeurer attaché aux exigences d'une recherche
rationnelle: Platon n'a pas critiqué la mythologie pour rien, il a voulu montrer l'arbitraire
de l'autorité religieuse: le fondement du politique doit dépendre d'une recherche qui
ne doive rien à l'autorité, si ce n'est à l'autorité de la raison. Dieu
lui-même ne peut être représenté selon le bon plaisir des mythographes, ni
pris comme caution de la violence: sa seule définition possible est le Bien. La
démocratie encourage la diffusion du mythe, car elle fait confiance à la critique de
tous; Platon pensait que cette confiance n'est pas fondée, mais il ne pensait pas que cela
soit une raison pour s'en remettre aux poètes. En second lieu, Platon est le point de
départ de notre confiance en l'éducation: non seulement par la proposition de
modèles élevés, mais surtout par les mathématiques, les sciences et
l'exercice de la raison qu'il appelle dialectique. Voilà déjà deux points
majeurs qui le séparent des talibans et qui nous rapprochent de lui: que serait la
démocratie sans la critique des opinions, des mythes et des croyances? Que serait-elle sans
l'éducation? Au moment de vous proposer ma lecture de la République, je pense utile
de rappeler que nos universités sont l'héritage de l'Académie, et qu'elles
doivent continuer de partager avec elle cette confiance dans le travail incessant de la raison en
vue de la justice.
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