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MÉMOIRE SOUMIS À LA COMMISSION PARLEMENTAIRE SUR LE PROJET DE LOI 95
PAR LE DÉPARTEMENT DE SCIENCES RELIGIEUSES DE L’UQAM
— SÉANCE DU 2 JUIN 2005 À 12H30 —
NANCY BOUCHARD
JACQUES PIERRE
LOUIS ROUSSEAU
REPRÉSENTANTS DU DÉPARTEMENT DE SCIENCES RELIGIEUSES
DE L’UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
C.P. 8888, SUCC. CENTRE-VILLE, MONTRÉAL, H3C 3P8
TÉL; 514-987-3000 #4457
1. PRÉAMBULE ET PRÉSENTATION DES AUTEURS
Un mot d’abord pour présenter mon institution. Le département de sciences
religieuses de l’UQAM, comme du reste tout le réseau, est un enfant du rapport
Parent qui, dans ses dernières recommandations, proposait à l’Etat de
déconfessionnaliser son système d’éducation. Depuis 1969 donc,
notre département, tout en donnant une place particulière à la tradition
chrétienne, étudie l’ensemble des traditions religieuses du monde
grâce à une approche non-normative, non théologique, inspirée
pour l’essentiel des différentes sciences de l’homme. Depuis 1969
également, dans l’esprit particulier du mandat de l’UQ, notre
département contribue à la formation des maîtres dans cette même
perspective culturelle et non-confessionnelle. Et depuis les années 1980, nous sommes
entrés dans le domaine de la formation morale pour préparer les enseignants
requis pour ce nouveau domaine. Aujourd’hui notre département est la seule
institution universitaire à avoir maintenu un programme spécialisé
dans le domaine de la formation des maîtres dans ce domaine; et par la force des choses,
le seul aussi dont l’intitulé soit « baccalauréat en enseignement
secondaire d’éthique et de culture religieuse ».
Un mot encore pour présenter mes collègues : Nancy Bouchard, à ma droite,
est professeur de didactique de l’enseignement moral et a été à de
multiples occasions interpellée par le Ministère de l’Éducation
relativement aux questions dont nous débattons aujourd’hui, Louis Rousseau,
à ma gauche, est professeur d’histoire de la religion au Québec et est
lui aussi régulièrement consulté; et moi-même, Jacques Pierre,
je suis ici en ma qualité de directeur de ce département.
Un mot enfin pour remercier cette commission pour son invitation et féliciter le
ministre de son projet de loi à l’esprit duquel, je tiens à le dire,
nous souscrivons entièrement. Comme chacun sait, les universitaires et les politiques
ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde. Je pense que l’occasion
valait la peine d’être soulignée par un coup de chapeau en direction de mon
ministre. Sans revenir sur le fond du débat qui a conduit à cette décision
politique, nous pensons que la reconduction de la clause dérogatoire pour une
période conclusive de trois ans est judicieuse et avisée politiquement. Outre
le fait qu’elle permette aux communautés religieuses concernées
d’achever de préparer la transition vers d’autres lieux de transmission de
la foi, elle dresse la table pour la suite des choses et laisse suffisamment de temps aux
différents acteurs, comme dirait l’autre, pour voir venir.
C’est cet horizon que nous souhaitons évoquer avec vous dans ce mémoire.
En ce qui me concerne, je me contenterai de poser quelques principes d’ordre assez
général sur l’enseignement religieux culturel; principes qui devraient
baliser ce nouvel agiornamento socio-historique auquel nous nous apprêtons collectivement
à souscrire et à traduire dans un projet éducatif pour les
générations à venir. Ma collègue, Nancy Bouchard, spécialiste
des questions dans l’enseignement de l’éthique enchaînera avec ses
propres constants et, plus versée que je ne le suis dans les tenants et aboutissants
institutionnels de ce projet, concluera avec des considérations de nature plus
opératoires.
1. PREMIÈRE CONSTAT
Il est dans la nature des traditions religieuses de revendiquer chacune pour elle-même
un accès particulier voire privilégié à la vérité.
La question du rapport à la vérité s’y trouve coloré par une
référence à l’absolu : chaque tradition pouvant prétendre
ainsi avancer sur le monde des vérités fondamentales en regard desquelles tout
le reste s’ordonne : le rapport à la science par exemple, les relations entre les
personnes, l’exercice de la sexualité, la place de la démocratie, la
façon de rendre la justice, la conception du rapport entre les générations
etc. etc.
On comprendra dès lors que la coexistence de ces vérités dans un
même espace, chacune avec sa requête d’un absolu particulier et pas toujours
compatible avec celui-ci du voisin n’aille pas de soi et requiert un cadre de pensée
particulier.
De cette première constatation découle une conséquence importante pour
l’enseignement. Le cours d’éthique et de culture religieuse ne peut être
la simple transmission encyclopédique de contenus notionnels du genre : l’Islam
a été fondée par Mahomet en telle année ou encore le bouddhisme
repose sur les 4 nobles vérités qui sont…etc., etc..
Cet enseignement est nécessaire mais insuffisant : nécessaire parce que la
dimension religieuse traverse de part en part l’héritage historico-culturel de
l’humanité et qu’à le négliger nous nous condamnons à
ne plus comprendre des pans entiers de notre monde; mais insuffisant aussi parce qu’on
ne peut juxtaposer sans plus les différentes croyances religieuses et se
déresponsabiliser par rapport à ce que ces visions du monde impliquent parfois.
Untel, par exemple, croit qu’un homme est ressuscité et que de ce fait le salut
est offert à toute l’humanité; un autre croit que l’espèce
humaine a été créée par les extra-terrestres. Mais le même
que tantôt estime peut-être aussi moralement condamnable et légalement
inadmissible le mariage entre conjoint de même sexe; quant à l’autre, il y
a de bonnes chances pour qu’il favorise le clonage reproductif pour assurer notre
immortalité. Disons-le franchement; certaines revendications de groupes religieux sont
incompatibles avec notre état de droit et ne sauraient avoir droit de cité
qu’après avoir été clairement subordonnée à des
valeurs communes qui rendent possible le dialogue, la reconnaissance de l’autre et
une coexistence véritable des différences religieuses.
L’état de droit repose en effet sur des normes et des principes fondamentaux
rendant possible la coexistence pratique des individus et des communautés et qui en
tant que telles, ont préséance sur toutes les autres. Or, ces normes et
principes sont, en leur fond, de même nature que celles qui balisent l’exercice
du savoir critique. S’agissant de l’étude de la religion dans une
perspective culturelle et non plus confessionnelle, il y a un ensemble de concepts (mythe,
rituel, interdit religieux, un récit fondateur ) qui s’applique
indifféremment à toutes les traditions religieuses et qui permet de les
comprendre dans un cadre général où leur particularité
historique, sociale culturelle est mise en perspective à côté
d’autres traditions. C’est un langage qui permet de mettre en commun des
expériences particulières qui seraient autrement incommunicables ou
réfractaires les unes aux autres; qui en assure la traductibilité et se
trouve du même coup à les relativiser. Et c’est ce même cadre
qui, dans l’ordre de la pensée, permet de situer les croyances à
leur place dans un ordre normatif plus vaste, permet aussi, dans l’ordre de
la pratique, de coexister dans un espace démocratique. C’est pourquoi il
doit impérativement faire l’objet d’un apprentissage à
l’école.
2. DEUXIÈME CONSTAT
L’expérience religieuse met en œuvre un certain savoir sur
les choses, un savoir à vocation totalisante comme nous venons de le voir qui
s’énonce dans des affirmations de portée générale
sur la vie, la mort, la sexualité, le monde, le bien, le mal, etc. À
la différence toutefois des savoirs positifs comme celui par exemple de la
géométrie ou de la chimie, sa pertinence dépend de sa réalisation
dans des événements et des êtres exemplaires. Non pas comme
l’expérience empirique qui démontre après coup le bien-fondé
d’une théorie mais comme l’expérience existentielle, le moment
hautement significatif qui, en amont du savoir, donne le goût de savoir, ce type de
vérité sans lequel la vie n’a pas de sens, sans lequel le savoir est
vain et demeure un pur jeu de l’esprit.
Dans le religieux — et soit dit en passant, cela différencie le religieux
de l’éthique — cet événement originel a eu lieu une fois
à tel moment et en tel lieu : le Christ, Mahomet sont des êtres réels
au même titre que l’ancêtre Ayasheo de qui dépend, dans la mythologie
montagnaise, l’apparition du cycle des saisons et la révélation des
techniques de la chasse. Et cet événement continue d’avoir lieu dans
le quotidien, de rythmer rituellement la vie, d’attester et de confirmer sa propre
vérité dans des gestes, des paroles du sujet croyant.
Or, ces événements sont les briques avec lesquels se construit
l’identité du sujet et l’identité de la communauté.
L’identité est le récit, le fil conducteur qui unit ces
événements les uns aux autres dans une histoire où le sujet se projette.
Pour le troisième constant relatif à la question de l’éthique,
je passe la parole à ma collègue.
3. TROISIÈME CONSTAT
Il va de soi que même si toutes les traditions religieuses comportent des morales, les
champs de l’éthique et de la culture religieuse ne coïncident pas. À
vrai dire, sur le plan historico-culturel, la déduction de ce que l’on a
longtemps appelé la « morale naturelle » à partir de ce qui
était, au fond des prémisses religieuses, a largement contribué
à brouiller les juridictions. Et de ce point de vue, il est important de bien
marquer la spécificité des champs disciplinaires.
Ceci étant dit, dans le processus et les situations concrètes
d’apprentissage, il n’est pas évident que l’on puisse faire
aussi clairement la distinction entre les deux champs. Il est vital en effet que
l’éthique puisse interpeller le religieux au cœur de son projet.
L’expérience religieuse n’est pas que confessante ; elle est aussi
raisonnante. Une tradition religieuse doit se rendre tôt ou tard aux exigences des
formes de rationalité de son temps sous peine de perdre toute crédibilité
pour ses contemporains.
Et réciproquement, l’éthique n’est pas un processus
purement délibératif et formel, exempté par sa vocation à
l’universel, de toute incarnation dans des valeurs particulières,
dispensé des paris inhérents à la condition humaine. Le jugement
moral ne peut être abstrait de la singularité du sujet qui l’énonce.
L’éthique repose à son tour sur des références où la norme s’est incarnée de façon exemplaire, bienveillante et humainement viable. L’intériorisation de la norme met aussi en œuvre des mécanismes d’identification à des êtres de chair et à des modèles d’humanité puisés dans des récits, dans le milieu de la famille, de l’école et de la société en général. Le jugement moral culmine lui aussi dans l’affirmation d’une vision du monde.
D’où une dernière conséquence qui concerne aussi bien
l’enseignement de la culture religieuse que celui de l’éthique. Il
n’y a pas d’une part un sujet éthique et d’autre part un sujet
religieux. Il y a un sujet qui se pose. Il est fatal alors que toutes les visions du monde
se retrouvent ensemble dans la même arène. Une recommandation donc à
caractère prudentiel : essayons de ne pas rendre étanche les deux domaines et
de compliquer l’aménagement du va-et-vient concret qui devra avoir lieu
continuellement dans la parole. Dites-vous que, si l’expérience religieuse
procède la singularité d’un événement existentiel et la
réflexion éthique d’un cadre universel de pensée, dans la vraie
vie du sujet et des communautés, elles sont destinées à se rencontrer
à mi-chemin et là à aller de concert, côte à côte.
4. QUELQUES RECOMMANDATIONS PRATIQUES
4.1. Le processus d’élaboration du nouveau programme
Pour rencontrer le délai de trois ans et pour nous assurer que ce programme
soit validé concrètement par le milieu pendant le processus, nous estimons
que la stratégie de la recherche-action devrait être privilégiée
dès le départ. Ainsi, d’entrée de jeu chercheurs et praticiens
travailleraient de concert auprès d’élèves de différents
milieux pour que ce cours puisse non seulement s’inscrire dans les visées
attendues mais puisse également répondre adéquatement au contexte
scolaire québécois en général et au contexte particulier
d’un milieu donné.
De plus, une telle collaboration université/milieu scolaire permettrait
d’identifier les besoins des enseignants en termes de formation.
4.2. La formation des enseignants
À l’heure actuelle, les élèves ne reçoivent plus que des
parcelles de formation dans ce champ d’enseignement et, de surcroît, ces cours
sont plus souvent qu’autrement assumés à contrecœur en «
queues de tâche » par des enseignants non formés à cette fin. Soit
que des enseignants formés dans le domaine de la religion et/ou de la morale se tuent
à la tâche, soit que la direction d’école choisit de répartir
ces cours en queue de tâche et que ces cours se résument le plus souvent à
l’utilisation à outrance d’un cahier d’exercices et de vidéos,
ou encore à «jaser» en classe. Nous estimons également que
l’enseignement de l’éthique et de la culture religieuse, pour être
un succès, doit ne pas être assumé à reculons par des enseignants
non formés à cette fin. . L’occasion pourrait également être
donnée de valider le programme auprès des parents desdits élèves.
Enfin, une telle collaboration université/milieu scolaire permettrait d’identifier
les besoins des enseignants en termes de formation.
Un cours unique d’éthique et de culture religieuse permettra de réduire
le nombre de programmes à enseigner et l’ajout récent de quatre
unités au 2e cycle du secondaire permettra que des tâches complètes
d’enseignement dans ce domaine soient concrètement possibles.
Notons également que dans les universités, la formation des futurs
maîtres dans le domaine a été carrément désertée
depuis 5 ans au point où il nous a été extrêmement difficile de
continuer à la maintenir jusqu’à aujourd’hui. La concentration
Formation éthique et culture religieuse du baccalauréat en enseignement
secondaire de l’UQÀM, dont notre département assume la
responsabilité, est actuellement la seule formation spécialisée en
ce domaine au Québec.
Les effets dévastateurs de la réduction du temps d’enseignement
dans le domaine ont pesé lourdement sur notre capacité à maintenir
notre concentration du BES. La pénurie d’enseignants en formation
éthique et culture religieuse étant bien réelle, il est du devoir du
ministère, des universités et du milieu scolaire de travailler de concert afin
que dans les plus brefs délais, la formation initiale et continue des enseignants se
mette en branle pour que élèves du Québec puissent recevoir des
enseignements de qualité dans ce domaine.
4.3. La loi sur l’instruction publique
• — À propos du Régime pédagogique
Le Régime pédagogique a été modifié en mars dernier, en
outre par l’inscription dans la grille-matière d’un nouveau cours de
Développement personnel de deux unités en 5 année du secondaire. Or,
le document d’orientation pour la mise en place d’un programme d’éthique
et de culture religieuse prévoit également deux unités pour ce programme
en 5e secondaire. Qu’adviendra-t-il du cours de développement personnel ? Il est
de notre avis que ces deux cours de deux unités chacun devraient être maintenus
dans la grille-matière.
• — À propos du temps d’enseignement/apprentissage alloué au cours
d’éthique et de culture religieuse
L’article 25 du Régime pédagogique de la Loi sur l’instruction
publique stipule que « L’école peut, sans autorisation du ministre,
attribuer au maximum de 4 unités à un programme d’études local.
»; et l’article 32 stipule que la sanction des études prend en
considération les unités obligatoires en langue d’enseignement,
langue seconde, mathématique, sciences et technologie et d’histoire et
éducation à la citoyenneté. Le domaine du développement personnel
et celui des arts sont donc exclus de la sanction des études. À l’heure
actuelle, ces deux dispositions permettent à certains milieux scolaires de retrancher
des unités en particulier dans le champ 14. D’une part l’article 25 leur
permet de retrancher des heures, d’autre part, le domaine du développement
personnel étant exclut de la sanction des études par l’article 32, ce
domaine écope nécessairement de cette latitude laissée au milieu ce qui
n’est pas sans conséquences pour la formation des élèves et pour
la tâche des enseignants dans le champ 14. En conséquence, nous estimons que ces
domaines devraient être inclus à part entière dans la formation et, par
conséquent, être également sanctionnés. D’autre part,
nous estimons qu’il ne devrait pas être possible pour un milieu de retrancher
complètement une discipline d’enseignement de l’horaire des
élèves.
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