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Discours de M. Koïchiro Matsuura lors de la remise de son doctorat honoris causa par l'UQAM

Monsieur le Recteur de l'Université du Québec à Montréal,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,

C'est bien sincèrement que je souhaite remercier l'Université du Québec à Montréal pour l'honneur qui m'est aujourd'hui conféré. Croyez bien que ce titre de docteur honoris causa que l'Université a décidé de m'accorder est une distinction que je reçois avec beaucoup d'humilité et de gratitude.

L'Université du Québec à Montréal est une institution prestigieuse, dont la vocation multidisciplinaire est particulièrement chère à l'UNESCO. Elle œuvre à former des femmes et des hommes capables de relever les défis posés par un monde désormais profondément inter-relié et interdépendant, dans lequel les arts, la communication, la science politique, le droit, la science de l'éducation, les sciences et les sciences humaines - toutes disciplines enseignées à l'UQAM - ont un rôle fondamental.

Eu égard à l'audience à laquelle je m'adresse aujourd'hui, je ne peux manquer l'occasion de souligner l'importance des universités et institutions d'éducation supérieure. En dépit de la tendance à une spécialisation toujours plus poussée, et du manque de communication fréquent entre les différentes disciplines d'études, nous ne devrions jamais perdre de vue le fait que l'éducation supérieure vise à développer la personne tout entière, et doit la doter d'un bagage qui comporte tout autant l'excellence professionnelle que l'aptitude à une participation sociale responsable.

J'aimerais en cette occasion traiter d'un thème cher à l'UNESCO qui revêt une signification particulière pour votre Université, qui abrite le réseau ORBICOM : le défi de la diversité culturelle et linguistique dans la société de l'information, qui a fait l'objet de l'une des onze lignes d'action adoptées par le récent Sommet mondial de l'information de Tunis, et dont la coordination a été confiée à l'UNESCOO.

Vous le savez, la défense de la diversité culturelle – dont la diversité linguistique constitue une composante essentielle – est un des objectifs primordiaux de l'UNESCO.

Parce que les cultures englobent non seulement les arts et les lettres, mais aussi les modes de vie, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances, la protection et la promotion de leur riche diversité nous placent face à un double défi : défendre une capacité créatrice à travers la multiplicité des formes matérielles et immatérielles des cultures, et assurer un être ensemble harmonieux entre individus et groupes venant d'horizons culturels variés et vivant au sein d'un même espace.

La diversité culturelle porte en elle-même les éléments de réponse à ce double défi. En effet, en incarnant une mosaïque d'identités plurielles, dynamiques et variées, elle devient le principe qui fait fructifier la création déclinée à l'infini : chaque forme de création constitue un lieu de rencontre, ouvre de nouveaux horizons, transforme les perspectives, élargit notre espace de liberté et de choix en tissant des liens solides entre régions, entre individus, entre générations. Elle sécrète donc un appel au dialogue et devient le creuset de nouvelles rencontres et de nouvelles inventions, la source d'un développement durable.

Or cette riche diversité se trouve aujourd'hui menacée par des facteurs très divers : ici la défense abusive d'une identité nationale met en danger la culture de groupes minoritaires ; ailleurs, c'est au nom de la religion que des pratiques culturelles se trouvent mises à l'épreuve. Un peu partout, enfin, sous l'effet d'une mondialisation galopante, des langues tombent en déshérence, des traditions sont oubliées, des cultures vulnérables se trouvent marginalisées, sinon annihilées. Pourtant, en particulier grâce aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, la mondialisation est porteuse de formidables opportunités pour une meilleure circulation des savoirs et un dialogue accru à l'échelle planétaire.

L'urgence de mettre en place un cadre d'action et de pensée susceptible d'appréhender la diversité culturelle dans le contexte actuel de la mondialisation a amené l'UNESCO à franchir une nouvelle étape et à repenser toutes les approches précédentes de la culture pour les rendre complémentaires et répondre, ainsi, aux besoins de sociétés toujours davantage plurielles.

L'UNESCO s'y est attachée en déployant ses quatre principales fonctions : en tant que laboratoire d'idées en vue d'anticiper et de définir des stratégies et des politiques culturelles appropriées; en tant que centre d'échange d'information en vue de collecter, transmettre, diffuser et partager l'information, les connaissances et les meilleures pratiques; en tant qu'organisation de développement des capacités humaines et institutionnelles des États membres; en tant qu'organisation normative invitant les Etats membres à s'accorder sur des règles communes pour renforcer une véritable coopération internationale.

L'adoption, à l'unanimité, le 2 novembre 2001, de la Déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle, a permis pour la première fois d'appréhender la culture et la diversité culturelle de manière globale et dans l'ensemble de ses aspects. Elle qualifie la diversité culturelle comme « patrimoine commun de l'humanité », « aussi nécessaire pour le genre humain que la biodiversité dans l'ordre du vivant », et considère sa défense comme un impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine.

La Déclaration, accompagnée des vingt lignes essentielles d'un Plan d'action, relie la diversité culturelle aux notions sans lesquelles elle serait dénuée de tout sens comme le dialogue, le développement et les droits de l'homme. Ce sont ces liens qui en font un concept ouvert, susceptible de garantir aux individus, aux groupes et aux Etats l'accès à toutes les cultures du monde.

La Déclaration reflète la volonté de la communauté internationale d'instaurer une nouvelle éthique dans la politique internationale basé sur le respect de la diversité culturelle. Parmi ses 12 articles, l'article 6 de la Déclaration interpelle particulièrement la société de l'information : « Tout en assurant la libre circulation des idées par le mot et par l'image, il faut veiller à ce que toutes les cultures puissent s'exprimer et se faire connaître. La liberté d'expression, le pluralisme des médias, le multilinguisme, l'égalité d'accès aux expressions artistiques, au savoir scientifique et technologique – y compris sous la forme numérique – et la possibilité, pour toutes les cultures, d'être présentes dans les moyens d'expressions et de diffusion, sont les garants de la diversité culturelle. »

Parmi les innombrables liens qui existent entre diversité culturelle, dialogue et développement, les nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) représentent un enjeu considérable.

En effet, depuis les années 90, cette relation prend une nouvelle dimension. Grâce au développement rapide de la technologie de numérisation, tous les messages, sons et images deviennent susceptibles d'être emmagasinés et transmis comme codes numériques, puis distribués à travers le monde via l'Internet. Il ne faut donc pas s'étonner que les nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) soient devenues un des outils les plus privilégiés des expressions culturelles et du dialogue interculturel. Désormais, une grande partie des idées, messages et valeurs circulent à travers l'Internet, exerçant ainsi un immense impact sur l'imaginaire des individus, notamment sur leur perception du monde.

Or la tendance actuelle montre que la majeure partie des contenus mis en circulation partent des puissants groupes économiques et sociaux vers des groupes moins privilégiés et désavantagés, réduisant ces derniers au rang des consommateurs passifs des expressions culturelles des autres, quand ils ont la chance d'avoir accès aux nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC).

C'est donc à juste titre que le Sommet mondial de la société de l'information de Tunis a fait de la défense de la diversité culturelle et de la diversité linguistique une des onze grandes orientations du Plan d'action, de sorte que les nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) soient un vrai outil du dialogue interculturel – condition sine qua non d'un développement durable auquel tous les acteurs puissent participer sur un pied d'égalité.

Les grands enjeux restent comment, dans un environnement dominé par le maillage des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC), d'assurer un environnement propice pour que la création, la production, la distribution/diffusion, l'accès et la jouissance des expressions culturelles et linguistiques se manifestent, se renouvellent et soient profitables à l'ensemble des sociétés.

Vous savez tous que l'Acte constitutif de l'UNESCO lui a confié un double mandat : d'une part, promouvoir « la féconde diversité des cultures », d'autre part « faciliter la libre circulation des idées par le mot et par l'image ». Le respect de la diversité des cultures, ainsi que l'accroissement et la diffusion de la connaissance dans un environnement mondial où la liberté d'expression et de communication est garantie sont de ce fait, considérés comme les moyens par excellence de réaliser l'unité de l'humanité dans sa riche diversité.

Le développement de contenus et expressions culturels locaux, variés et riches, ainsi que la promotion du multilinguisme dans le cyberespace sont deux domaines vitaux de la stratégie. Parallèlement, l'opportunité de l'utilisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) dans la préservation du patrimoine et de la mémoire de l'humanité doit être activement exploitée, afin d'enrichir la gamme de la diversité culturelle disponible pour les générations futures. Par ailleurs, une attention particulière doit être accordée aux besoins des populations particulièrement marginalisées et défavorisées qu'il s'agisse des peuples autochtones, des handicapés, voire des femmes et des jeunes, dans certains contextes.

Notre tâche commune est passionnante, car nous devons inventer un mécanisme de vigilance et de synergie nous permettant de mettre en commun nos expériences et nos visions pour faire face tous ensemble aux défis inédits d'un monde certainement plus interconnecté qu'hier mais peut-être moins solidaire.

Notre Organisation ne peut donc que se féliciter des décisions prises lors du récent Sommet de Tunis en vue d'instaurer le dialogue interculturel, garant d'un développement durable, de confier le suivi du Plan d'action à une alliance des forces des secteurs public et privé et de la société civile.

La diversité culturelle est l'affaire de tous et sa gestion ne peut se concevoir sans l'implication de chacun. Je suis convaincu que l'UQAM en est déjà convaincue, et que nous pouvons compter sur elle pour porter très haut cet idéal commun.

Je vous remercie de votre attention.

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 7 juin 2006