
Tirril Olivia Harris
Photo : Denis Bernier
Monsieur le recteur,
Mesdames, Messieurs,
Chers étudiants,
Je suis sensible au grand honneur que vous m'accordez aujourd'hui et je veux exprimer ma reconnaissance à l'UQAM qui me confère ce doctorat honoris causa. À vrai dire, je ne l'ai pas mérité par un travail pénible, mais plutôt par un voyage d'exploration et de plaisir – en ce cas-ci d'exploration de l'étiologie des maladies mentales. Ce ne fut pas un voyage panoramique comme font les oies des neiges que j'ai vues avant-hier au Cap Tourmente, mais un voyage de découverte où chaque nouvelle arrivée nous poussait à continuer. Je dis « nous » parce que sans mon professeur George Brown, mon guide et pilote, je n'aurais jamais pu commencer cette enquête. Comme dans les préceptes de « groupe tory », les données recueillies dans une phase du trajet nous obligeaient toujours à aller plus loin pour répondre à une nouvelle question.
Commençant au sommet de l'épidémiologie psychiatrique, il nous a fallu descendre jusqu'aux plateaux de la sociologie du « symbolic interactionism » pour entreprendre une recherche sur des expériences de stress, afin d'expliquer pourquoi la fréquence des dépressions est plus élevée parmi la classe ouvrière. Nous avons dû prendre en considération le LEDS, une mesure qui rend compte de la véritable signification d'une expérience de stress. Et nous avons découvert que c'était vrai que la fréquence d'événements graves était plus élevée parmi les femmes de la classe ouvrière, mais ce n'était pas tout. Ces dernières étaient aussi plus vulnérables aux effets de ces événements.
Pour comprendre pourquoi nous devions continuer le voyage, nous sommes descendus au pied des montagnes de la psychologie sociale, afin de documenter les effets protecteurs du soutien émotif. Plus tard, il nous a fallu descendre dans les plaines de la psychologie proprement dite, pour développer des mesures d'évaluation de soi, dans le but de comprendre comment le niveau d'amour-propre contribue au rebondissement après des événements de perte et d'humiliation.
Maintenant nous poursuivons notre voyages dans les grottes souterraines de la biologie : nous voulons intégrer dans notre modèle psychosocial de la dépression le rôle de l'hormone cortisol et de certains agents génétiques... Mais la section du voyage que j'ai peut-être le plus aimé fut la période des deux essais à hasard contrôlé où nous avons mis nos théories à l'épreuve. Chaque expérience menée nous a permis de nous faire de nouvelles amies parmi les volontaires et nous avons trouvé que le soutien émotif qu'elles nous apportaient pouvait protéger contre la dépression.
Maintenant ici à Montréal, quand je regarde en arrière et vois ma carrière en recherche, je comprends finalement pourquoi je n'ai jamais oublié les lignes du poète Joachim du Bellay – lignes que j'apprenais si lentement, il y a plusieurs dizaines d'années quand j'étais une élève peu disposée. C'est seulement maintenant que je peux les comprendre :
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge.