Madame la Rectrice, Monsieur le Vice-Recteur, Mesdames les Vice-Rectrices, Monsieur le Doyen, Mesdames et Messieurs les Professeurs, Mesdames, Messieurs,
C'est avec une émotion particulière que je me retrouve aujourd'hui devant vous dans cette Université pour y recevoir la distinction qu'elle m'a fait l'honneur de m'attribuer. La dernière fois que je suis venu à l'UQAM, c'était, je crois, il y a plus de vingt ans, en 1985, pour un Colloque qui avait eu lieu au mois d'octobre 1985 sous la direction de François Latraverse et Walter Moser, sur le thème « Vienne au tournant du siècle ». Je suis, vous vous en doutez, partagé aujourd'hui, entre le sentiment un peu douloureux ou en tout cas mélancolique du temps écoulé et des changements survenus, et le plaisir d'être de retour dans un pays et dans lieu où j'ai passé autrefois de très bons moments, dont le souvenir est toujours resté très présent à mon esprit et dans lequel je me réjouis de pouvoir retrouver à chaque fois autant de très bons et parfois très anciens amis. En dépit de la solennité beaucoup plus grande des circonstances, qui contribue justement pour une part importante à me rappeler que le temps a passé, que je suis maintenant à quelques années seulement de la fin de ma carrière universitaire et que je suis passé depuis longtemps déjà de la catégorie des jeunes philosophes qui promettent, qui est celle à laquelle j'appartenais, je suppose, quand je suis venu pour la première fois au Québec, dans celle des Anciens que, de façon méritée ou non, on consacre et honore, c'est avant tout sous le signe de la simplicité et l'amitié que j'aimerais que puisse être placée cette cérémonie.
Par un hasard singulier, elle a lieu où moment où plusieurs livres qui viennent d'être publiés décrivent l'Université française, dans laquelle j'ai vécu et travaillé pendant près de trente ans, comme une institution positivement déchue et sinistrée, dont la misère matérielle et morale a atteint aujourd'hui un degré inimaginable et insupportable. Même si j'ai quitté l'Université proprement dite, en 1995, pour le Collège de France, un établissement qui est un peu à part et qui a été, je l'espère, un peu moins affecté par la perte de prestige et le déclin, je peux témoigner par expérience que le constat dont je parle, qui avait, du reste, déjà été fait à maintes reprises auparavant, n'a rien de particulièrement exagéré. J'ose espérer que l'Université, dans votre pays, et plus précisément au Québec, est dans une situation sinon tout à fait prospère, du moins un peu moins préoccupante et que les pouvoirs publics y ont été un peu plus conscients des obligations qu'ils ont à remplir envers elle. Mais, indépendamment de la façon peu honorable dont la France, dont on raison de dire qu'elle n'aime malheureusement pas son Université, traite depuis longtemps celle-ci, je pense que nous ne pouvons pas échapper à la nécessité de nous interroger sérieusement sur la place de l'Université dans le monde d'aujourd'hui et sur ce que celui-ci est en droit d'attendre d'elle.
Kant, dans Le Conflit des Facultés, un ouvrage qui a été publié il y a un peu plus de 200 ans, en 1798, justifiait la création de l'Université par l'idée d'appliquer au savoir lui-même le modèle de la division du travail, qui a fait ses preuves ailleurs. Réunir à l'intérieur d'une même corporation, pour le plus grand profit du savoir, tous les gens qui sont capables d'exercer le métier de maîtres dans une branche quelconque de la science, pouvait sûrement sembler à l'origine une excellente idée. Mais, depuis l'époque de Kant, la division du travail a eu le temps de révéler, dans le domaine du savoir comme dans tous les autres et peut-être plus que dans beaucoup d'autres, non seulement ses avantages, qui sont considérables, mais également ses inconvénients, qui ne le sont guère moins, notamment la parcellisation indéfinie des tâches, l'absence de préoccupation pour le résultat final espéré, l'ignorance et parfois même le mépris des intérêts et des activités d'autrui. C'est ce qui peut donner le sentiment que l'Université s'est transformée progressivement en une simple juxtaposition d'égoïsmes et de corporatismes intellectuels qui réussissent à coexister tant bien que mal, au lieu de la communauté de savants et de chercheurs qu'elle était censée être à l'origine.
Dans sa préface à la traduction française du livre de Max Weber, Le Savant et le politique, Raymond Aron constate que : "Les mathématiciens, les physiciens, les biologistes, séparés par les frontières, dispersés à travers la planète, sont tenus ensemble par les liens, invisibles et puissants, d'une communauté de recherches, de règles intellectuelles, informulées, mais obligatoires. Les problèmes à résoudre leur sont fournis par l'état d'avancement des sciences (ainsi s'explique la fréquence des découvertes simultanées). Une conception implicite et quasi-spontanée de ce qu'est une vérité les amène à écarter tels types de solutions, à accepter les critiques réciproques, à s'enrichir par les échanges." Le paradoxe est que ce qui semble possible à l'échelle de la planète, en tout cas à l'intérieur d'une science donnée, semble l'être la plupart du temps déjà beaucoup moins pour les travailleurs intellectuels qui coexistent spatialement au sein d'une même institution universitaire et qui donnent l'impression d'être séparés souvent par des frontières plus infranchissables que celles qui existent entre les différents pays.
Je ne parle pas simplement, bien entendu, de celles qui existent entre les différentes disciplines. Le problème se pose généralement déjà à l'intérieur de chacune d'entre elles et il se pose de façon probablement plus aiguë que partout ailleurs dans le cas d'une discipline comme la philosophie. Je ne crois pas exagérer en disant que peu de livres réussissent aujourd'hui à s'adresser à la communauté philosophique dans son ensemble. La plupart d'entre eux sont écrits essentiellement pour les représentants d'une tradition, d'une école, d'une tendance et même quelquefois simplement d'une chapelle, qui se reconnaissent entre eux et ignorent, le plus souvent par principe, ce qui se fait en dehors de leur famille et de leur univers intellectuels. J'ai eu l'occasion d'observer fréquemment, que, déjà à l'intérieur des Départements de Philosophie de nos universités, les gens ne se lisent généralement guère entre eux et ne savent pas grand-chose de ce que font leurs collègues. Cela n'a rien d'étonnant. Il n'y a probablement jamais eu de désaccords aussi radicaux qu'aujourd'hui entre les philosophes sur ce qu'est exactement un problème philosophique, sur la façon dont on doit s'y prendre pour espérer le résoudre, sur les critères que l'on peut utiliser pour décider de la pertinence d'une méthode et de sa supériorité éventuelle sur une autre, sur ce qui constitue la rationalité ou l'irrationalité d'une démarche philosophique et sur la possibilité de parvenir à un accord entre les conceptions différentes et parfois opposées de la rationalité qui s'affrontent aujourd'hui, aussi bien en matière théorique qu'en matière pratique. Mais il est évident que, s'il y a actuellement peu de travaux qui s'adressent à la communauté philosophique, en tant que telle, il y en a a fortiori encore beaucoup moins qui s'adressent à la communauté universitaire dans son ensemble, ce dont on pourrait être tenté de conclure que l'idée même de celle-ci n'est rien de plus qu'un mythe hérité d'une époque qui, depuis un certain temps déjà, a cessé d'être la nôtre.
Il est bien connu que, pour des raisons qui ne tiennent pas simplement à la mauvaise volonté des individus, mais également à la nature même des disciplines concernées, l'existence des règles implicites et des liens invisibles dont parle Aron a toujours été moins évidente et beaucoup moins assurée dans le cas des Lettres que dans celui des Sciences. Mais aujourd'hui la question se complique encore, parce qu'il n'y a plus seulement le problème de ce que Snow a appelé les "deux cultures" et de la compétition à laquelle elles se livrent pour l'hégémonie. Il y a aussi ce qu'on appelle depuis quelque temps la "guerre des sciences" et surtout il y a des dissensions radicales et des affrontements violents non pas seulement sur la méthodologie scientifique, mais également sur la nature même de la science, sur la relation privilégiée qu'elle prétend entretenir avec la connaissance objective et sur l'intérêt exact que peut représenter pour l'humanité la recherche de la connaissance objective elle-même.
Il est certes réconfortant de pouvoir se dire que ceux dont la pratique reste orientée par l'idéal de la connaissance scientifique ou, plus généralement, de la connaissance tout court resteront sans doute unis entre eux par les liens invisibles qu'évoque Aron; mais ils doivent savoir aussi qu'ils seront soumis à des pressions de plus en plus fortes de la part de ceux qui pensent que l'Université, qui, dans l'esprit de penseurs comme Kant, avait été créée pour le service exclusif de la science, devrait essayer de s'adapter beaucoup plus directement et plus complaisamment aux exigences du monde contemporain et de satisfaire des besoins qui sont de nature psychologique, sociale et socio-culturelle, plutôt que proprement théorique et intellectuelle.
Commentant la déclaration célèbre attribuée à Malraux : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », Alain de Libera, dans son livre Raison et foi, écrit : « Il est bien plus à craindre qu'il n'aille pas à son terme ou plutôt, qu'il marche, somnambule, vers une censure pire que toutes celles qu'a connues le Moyen Age, si, recyclée par la fièvre de réenchantement du monde, qui partout s'attaque à la courte parenthèse qu'à été son supposé désenchantement, l'Université échoue à laisser à sa porte les tensions communautaires, les identités contraintes et les délices de l'anathème. » Il n'est peut-être pas nécessaire d'être aussi pessimiste ; mais il est certain que le danger et la tentation dont parle de Libera existent réellement et que l'Université risque d'avoir de plus en plus de mal à y faire face.
Votre Université m'a fait l'honneur de me conférer la plus haute distinction qui puisse être attribuée à quelqu'un qui n'est pas un de ses membres. Il est grand temps que je vous adresse pour cela mes remerciements les plus chaleureux et que j'exprime plus particulièrement ma reconnaissance au Département de Philosophie et à son directeur, Alain Voizard, qui ont été à l'origine de l'initiative dont nous sommes réunis aujourd'hui pour célébrer la conclusion. Si j'avais eu plus de temps, j'aurais pu vous dire à quel point je ne suis pas seulement honoré, mais touché de façon beaucoup plus personnelle et profonde par cette distinction. Vous avez souhaité rendre hommage à un philosophe qui s'est toujours efforcé de démontrer par son enseignement et par ses travaux qu'il était possible de combiner la rigueur analytique avec la sensibilité littéraire et l'intérêt pour la littérature, et également de jeter un pont entre des traditions philosophiques différentes, qui ont plutôt tendance, de façon générale, à s'ignorer ou à se combattre. Mais le problème est qu'il ne faut pas seulement lutter contre les dangers de la spécialisation excessive, mais également, surtout quand on est philosophe, contre les illusions, au moins aussi néfastes, de l'universalité trop vite et trop facilement réalisée, par des moyens qui sont et restent essentiellement ceux de la rhétorique. Comme aurait dit Musil, il n'est pas sûr qu'au jour du Jugement, trois traités spécialisés sur l'acide formique ne pèseront pas, tout compte fait, beaucoup plus lourd que bien des synthèses philosophiques illusoires et prématurées.
J'ai, sur les deux points que je viens d'évoquer, essayé de mener ce que je crois être le bon combat. Je ne sais pas si j'ai aussi mérité, comme l'Apôtre, la couronne de justice. Demander la justice au présent est certainement tout à fait vain. Mais la demander à l'avenir l'est probablement encore plus. Je ne pense pas qu'il y ait lieu de considérer la gloire (et même simplement déjà la réputation) philosophique autrement que la gloire littéraire, dans l'idée que, d'après son élève, Jacques Tournebroche, s'en faisait l'abbé Jérôme Coignard, dont il est dit dans le roman d'Anatole France : « […] Il jugeait sainement de la gloire littéraire, et l'estimait à sa juste valeur, c'est-à-dire autant comme rien. Il la savait incertaine, capricieuse, sujette à toutes les vicissitudes et dépendant de circonstances en elles-mêmes petites et misérables. Voyant ses contemporains ignorants, injurieux et médiocres, il n'y trouvait point de raison d'espérer que leur postérité devînt tout à coup savante, équitable et sûre. Il augurait seulement que l'avenir, étranger à nos querelles, nous accorderait son indifférence à défaut de justice. »
Juste avant de partir pour Montréal, j'ai pris connaissance du texte, qui vient d'être publié, des leçons que Wolf Lepenies a données au Collège de France en 1991-1992, sous le tire Qu'est-ce qu'un intellectuel européen? Le livre s'achève par la constatation suivante : « Que nous reste-t-il maintenant que le bavardage post-moderne a non seulement perdu toute justification, mais manqué l'occasion même qui lui était offerte? Ce qui nous reste maintenant, c'est de nous souvenir d'un héritage intellectuel que nous n'osions pas appeler par son nom. Celui des Lumières. Non qu'il faille simplement le ressusciter, mais il faut le repenser » (Wolf Lepenies, Qu'est-ce qu'un intellectuel européen? Les intellectuels et la politique de l'esprit dans l'histoire européenne (Chaire européenne du Collège de France 1991-1992), Editions du Seuil, 2007, p. 439). Pour quelqu'un qui a combattu, comme je l'ai fait depuis le début, ce que l'auteur appelle le « bavardage postmoderne » et a toujours été convaincu que nous n'avions pas d'autre choix que de défendre et d'essayer de repenser l'héritage des Lumières, cela pourrait constituer une raison d'être relativement satisfait du travail accompli. Mais, pour m'inciter à la modestie, je songe souvent à une remarque de Wittgenstein à propos de sa propre entreprise philosophique, dans laquelle il dit (à peu près) que la génération suivante se posera presque fatalement d'autres problèmes philosophiques que les siens et pourrait très bien déjà ne plus comprendre pourquoi il a fallu faire tout ce qu'ont fait les gens comme lui. Il est vrai, heureusement, que l'on n'est pas obligé de penser spécialement à l'avenir et que l'on peut tout à fait se satisfaire de l'idée d'avoir pu être de quelque utilité pour ses contemporains, en particulier pour ses élèves.
Comme je l'ai dit, je ne sais pas si le travail que j'ai fait mérite ou non couronne de justice. Mais j'espère, en tout cas, avoir mérité l'estime et l'amitié que vous me témoignez aujourd'hui et l'honneur que me fait une Université aussi prestigieuse que la vôtre.