REPÈRE 2
Observations sur le monde du XXIe siècle
Un regard de simple observateur attentif sur l’évolution du monde depuis la fin des années 1960 – époque de la création de l’UQAM – montre que le monde du début du XXIe siècle est bien différent de celui dans lequel l’UQAM est née. En voici quelques illustrations rassemblées de façon librement impressionniste :
- Le monde bipolaire où s’affrontaient les deux camps adverses de la Guerre froide, animés par des philosophies antagonistes et par des ambitions économiques, politiques et culturelles contradictoires, s’est écroulé en 1989 avec la chute du Mur de Berlin. Le monde du XXIe siècle est multipolaire et abrite des puissances émergentes mettant en cause l’hégémonie pluriséculaire exercée par l’Occident sur l’ensemble de la planète.
- Le centre de gravité du monde, qui, au milieu du XXe siècle, se trouvait sur les deux rives de l’Atlantique nord, se déplace rapidement vers les rives asiatiques du Pacifique où se retrouvera aussi la majorité de la population mondiale. Une nouvelle hégémonie mondiale pourra se développer dont l’Asie sera le siège. Les valeurs et les idéaux politiques promus par les pays occidentaux pourront être remplacés par d’autres.
- La rationalité scientifique et technologique, la pensée laïque et séculière, nées des Lumières du XVIIIe siècle et alimentées par les grandes percées philosophiques des XIXe et XXe siècles, paraissaient promises à conquérir l’humanité et à ouvrir un âge post-religieux mettant en cause la foi en la science et la technique et l’émancipation des êtres humains de toute tutelle transcendante. Elles se heurtent maintenant à de multiples fondamentalismes religieux sceptiques vis-à-vis la science et la technologie.
- À un rythme et à une ampleur variables selon les pays, la situation des femmes, aux plans économique et professionnel, social, culturel et politique, a connu une évolution très significative. Il est important de noter pour l’avenir, notamment de la société québécoise, que la proportion de femmes aux études supérieures a progressée. Ainsi, à l’UQAM, elle est passée de 45 % en 1970-1971 à 62 % en 2007-2008. Ce changement est fondamental et structurel pour l’avenir.
- Les processus de mondialisation et d’internationalisation, en partie endigués jusqu’à la fin du XXe siècle par le caractère bipolaire du monde, ont pris une ampleur et une force qu’on ne pouvait pas soupçonner à la fin des années 1960 et qui transforment l’économie, la politique, la culture. Ces processus sont porteurs d’une force d’homogénéisation qui se manifeste dans plusieurs domaines. La culture en est un bon exemple. On pourrait aussi évoquer une poussée à l’uniformisation des structures des systèmes d’éducation. Cependant, il est aussi vrai qu’en réaction à cette pression à l’homogénéisation, on assiste à l’affirmation de régionalismes, de particularismes, de nationalismes variés qui valorisent les différences et les identités diverses.
- La diversification ethnique et culturelle des sociétés s’est accélérée depuis une génération. Cela remet en cause l’identité nationale, comme l’État-nation est lui-même remis en cause par la constitution de grands regroupements économiques et politiques en Europe et en Amérique du Nord. Les idéaux universalistes proposés par les pays occidentaux au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, par exemple par la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU (1948), sont questionnés par l’émergence de puissances économiques et politiques de traditions culturelles différentes.
- Les préoccupations pour l’environnement, qui se sont d’abord affirmées au milieu du XXe siècle, ont été confirmées par une évolution (une dégradation) encore plus rapide et ample que prévue des conditions climatiques, et sont devenues des urgences angoissantes nourrissant chez plusieurs un pessimisme nouveau. Néanmoins, des groupes se sont formés et se forment encore pour amener une action résolue sur le terrain, à la base et localement, et aussi pour forcer les pouvoirs économiques et politiques à eux-mêmes agir pour assurer la protection de l’environnement. Cela constitue un contrepoids important au pessimisme.
- Le développement foudroyant des technologies de communication et d’information semble avoir dépassé les prévisions des futuristes du milieu du XXe siècle. En particulier, la croissance exponentielle de réalités telles la micro-informatique personnelle, l’Internet, la téléphonie cellulaire, amène des transformations en profondeur dans l’organisation du travail, les communications de toute nature entre personnes, l’accès au savoir, etc. Si l’audio-visuel des années 1960 devait révolutionner l’apprentissage et la pédagogie, les technologies de l’information entraînent des mutations encore plus profondes dans l’accès, le traitement, la diffusion du savoir et de la culture tout comme dans la formation des idées et des opinions.
- Le slogan québécois des années 1960 – « S’instruire, c’est s’enrichir » - a acquis une dimension collective encore plus marquée qu’à l’époque de la Révolution tranquille. La mondialisation des activités économiques, l’ouverture des marchés, la concurrence économique à l’échelle mondiale, la croissance ininterrompue des sciences et des technologies, qui sont en elles-mêmes le moteur de l’innovation et le premier facteur de productivité et de compétitivité, la délocalisation des emplois de toutes catégories, tous ces facteurs viennent confirmer la place encore plus centrale et l’importance vitale de l’éducation dans le destin non seulement des individus, mais des collectivités. Cela dit, on se heurte aussi à des phénomènes qui questionnent les systèmes d’éducation : le décrochage scolaire, l’efficacité parfois incertaine des méthodes d’enseignement, une certaine défiance ou une perte de confiance envers les grandes institutions. En outre, le développement de l’Internet, la multiplication des données disponibles électroniquement, la diversification des sources de production de l’information, tout cela propose des voies nouvelles d’accès à l’information et à la connaissance et des alternatives à la scolarisation formelle et institutionnelle.
Voilà quelques différences majeures que l’on peut observer entre le monde du milieu du XXe siècle dans lequel l’UQAM est née et le monde du début du XXIe siècle. Si l’UQAM est bien fille de la Révolution tranquille québécoise, de nouvelles générations la fréquentent et la fréquenteront de plus en plus dont la sensibilité, la culture, la manière d’être et d’apprendre, auront été façonnées par le monde du XXIe siècle et non par celui qui a donnée vie à l’Université. Cela dresse des enjeux et des défis nouveaux.
